A propos du sens des mots

« Si j’étais chargé de gouverner, je commencerais par rétablir le sens des mots». Confucius (551-479).

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » (Albert Camus)

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Mon nom est Aline Angoustures. Je suis historienne. J’ai écrit deux livres sur l’Espagne très axés sur les représentations et la vie culturelle (« Histoire de l’Espagne au XXe siècle », Complexe, 1992 ; « L’Espagne », éditions du Cavalier bleu, coll « Idées reçues »). A part ça, j’ai beaucoup lu et un peu écrit, de la poésie, de l’autofiction, de la fiction.

« Comment pouvez-vous écrire de la poésie avec une formation si eau froide » me demanda un jour Guy Chambelland, alors directeur de la revue Le Pont de l’Épée, à qui j’avais adressé quelques textes. Il faisait référence à mes études de sciences politiques, de droit et d’histoire.

Eh bien je n’ai pas su quoi lui répondre. Ayant l’esprit d’escalier, je vais lui répondre aujourd’hui, dans ce blog, et j’espère qu’il me pardonnera de là-haut.

En réalité, tout a commencé par les poèmes, au lycée. Plus exactement par « Il était nuit, ainsi j’ai vu ainsi je raconte » (« Un rêve », Gaspard de la Nuit, Aloysius Bertrand 1807 – 1841). Je me souviens de ce verbe inhabituel (je ne savais pas alors que cette formulation existait avant l’habituel il faisait nuit). Je ne voyais que ce verbe qui créait une nuit absolue. Cela m’a paru si évident que je croyais que tout le monde allait être emporté dans la classe. Erreur classique dont je ne me suis jamais tout à fait remise.

Ma formation « eau froide » est venue ensuite pour des raisons un peu longues à expliquer ici. J’ai lu des tas de phrases et de livres, rédigé des masses de plans et d’arguments. Très vite, je me suis engagée dans des débats sans fin avec mes camarades sur la façon dont les choses étaient formulées, les démonstrations implicites, les biais, les mensonges par omission, les imprécisions fatales. Je suis restée comme ça. Tous les mots qui cherchent à nous tromper, même par leur absence, me sautent aux yeux. Et notre monde de communication n’a rien arrangé, inventant même des mots absurdes.

Finalement, monsieur Chambelland, c’est la poésie qui m’est restée. La poésie est un mode d’expression si concentré que chaque mot est essentiel, chaque mot et chaque phrase. J’ai parcouru l’eau froide avec ce côté bouillant – si le versant poétique était pour vous le bouillant-.

Mais je n’ai pas fait ce blog seulement pour répondre à Guy Chambelland, bien sûr.  Le but de ce blog est de partager avec vous un regard sur les mots, pour nous faire du bien, tout simplement. Comment ? En décortiquant des mot qui nous trompent et nous font du mal, parce que comprendre ensemble comment ils se sont transformés, au point de ne plus rien vouloir dire par exemple, ou comment l’absence d’un seul mot ou le mauvais choix d’un mot suffit à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, c’est acquérir plus de liberté (ce serons les mots de la rubrique « société »); en souriant ensemble de notre vie de tous les jours avec ces verbes qui ne disent plus ce qu’ils ont l’air de dire (ce seront les verbes d’un petit feuilleton que j’ai appelé vivre.com); enfin en essayant d être heureux ensemble avec la littérature et la poésie surtout qui, fondamentalement, a pour but (et j’emprunte ceci à Yves Bonnefoy) de « rendre aux mots de la langue leur capacité d’évoquer pleinement les choses qu’ils représentent, ces arbres, par exemple, sur ce chemin, non l’arbre du dictionnaire. Continuer de montrer le bien qu’il y aurait dans cet accord… Continuer d’espérer, vaille que vaille. Continuer de penser que l’arbre et le chemin sont si beaux dans la lumière du soir que ce ne peut être pour rien, et que nous avons toujours la tâche de les montrer, pour être plus heureux « (et ce seront les rubriques poésies et lecture).

Et tout ceci à titre purement et uniquement personnel. Mais avec vous. D’abord parce que j’espère que vous vous reconnaîtrez ou que vous aurez envie d’en débattre (sans trop en découdre..) Ensuite parce que tout n’est pas figé. Comme l’écrit Antonio Machado : caminando no hay camino se hace camino al andar (Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se construit en marchant). Cela veut dire que les rubriques peuvent évoluer et que, progressivement, si des textes que vous me proposez me paraissent dans l’esprit du blog, je les publierai avec plaisir.

Sur les citations placées en exergue :

D’après Simon Leys, Confucius avait souvent dit que, si seulement un souverain voulait bien l’employer, en un an il accomplirait beaucoup, et en trois ans il réussirait. Un jour, un de ses disciples lui demanda :

– Supposez qu’un souverain vous confie un territoire que vous pourriez gouverner à votre guise ; quelle serait votre première initiative ?

– Ma toute première tâche, répondit Confucius, serait assurément de rectifier les dénominations. » Le disciple fut interloqué :

– Rectifier les dénominations ? Et ce serait là votre priorité ? Parlez-vous sérieusement ? Confucius dut lui expliquer :

-Si les dénominations ne sont pas correctes, si elles ne correspondent pas aux réalités, le langage est sans objet. Quand le langage est sans objet, l’action devient impossible, et, en conséquence, toutes les entreprises humaines se désintègrent : il devient impossible et vain de les gérer. C’est pourquoi, la toute première tâche d’un véritable homme d’État est de rectifier les dénominations.

Une introduction à Confucius, Communication de Simon Leys à la séance mensuelle du 4 novembre 1995 de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Albert Camus a écrit, à propos du philosophe Brice Parain

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. Et justement la grande misère humaine qui a longtemps poursuivi Parain et qui lui a inspiré des accents si émouvants, c’est le mensonge. Sans savoir ou sans dire encore comment cela est possible, il sait que la grande tâche de l’homme est de ne pas servir le mensonge. »

 

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2 réflexions sur “A propos du sens des mots

  1. Je découvre votre blog qui me plait beaucoup, ce billet tout particulièrement. Le lien entre langage et territoire me parle. J’aime bien la citation d’Albert Camus qui traduit ce que je ressens lorsqu’on trahit les mots.
    Au plaisir de lire les vôtres.

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour,

    C’est à moi qu’il revient de vous féliciter pour votre blog et l’énergie qui en émane. Vous cherchez le sens des mots, mais vous n’en oubliez jamais le lyrisme ni la profondeur des espaces poétiques. Cela sera un grand plaisir de découvrir vos prochains billets.

    Bien à vous,

    Laurent

    Aimé par 1 personne

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