Linge

Étendre le linge m’a inspiré ce poème il y a plus de dix ans. Une activité quotidienne ou presque, souvent féminine, rarement présente dans la grande littérature ou dans les séries américaines (mais on pourrait certainement discuter ce point), dont j’ai tenté de dire la beauté et surtout la sensualité.

Corde à linge

Javel, jaune distance de l’eau
pour la douceur de ces toiles que l’on déploie
parmi les frissonnements du vent
dessous la lune curieuse de notre nuit
scintillance des terres mortes
patience de ce liseré bleu sur le lin
mots pesés dans le crépuscule.
L’homme qui s’allonge sous ce ciel
pressent la fraîcheur des toiles sur ta sueur.

La fougue du savonnage dans l’eau fraîche
réminiscences et conjurations
guipures prises dans la toison, dilatées
par le renflement d’autres lèvres
balustrades pour les gorges arrogantes
fer forgé qui saisit le regard
fente aiguë vers le dedans, élasticité
du tissu autour de la verge
coquille nervurée, main suave qui languit.

Délavage, passage du bleu de la mer
à celui de ces portes closes
sur chaque ruelle aveuglée par le Sud
de ces carnations miroitantes
-mains qui s’essuyaient sur la toile-
aux épidermes tannés par la lumière
-doigts qui déroulent des chapelets-
lente découverte de la trame pâle
jean près de se déchirer, cernes de grandir.

La brosse pour la sueur et la
poussière dans les tresses de corde, le vin
et la boue sur le métis lacé
traces de marches sur les tuiles des toits, les
chaussées et venelles d’Espagne
les galets des gaves, pieds presque nus, douceur.
Espadrilles jetées dans la rue au matin
-caoutchouc vulcanisé usé-
après que l’on eut dansé la nuit entière.

Les tambours brillants pour les odeurs d’aisselles
aux coutures de nos chemises
piqué blanc au cœur de l’asphalte maculé
innocence et quiétude
peur du poignard, de la faux et des camisoles
boutons diaphanes et nœuds soyeux
les fermetures dégrafées dans l’urgence
coudes nus posés sur les tables
délaçage du torse, désir candide.

Corolle du sexe des femmes
doublure sur les jambes soyeuses, jupe
vent coulis quand elles dansent et marchent
frôlement et invite du sol, retroussée
voile amarrée au lit, tangage
autour des hanches, navire en révolution
sur les tissus damassés, rouges,
jonchés de fleurs fabuleuses, le fer glissant
et la brûlure de votre oubli.

Aline Angoustures
Paris, Mars 1993

Publié dans la revue Java n°10, hiver 93-94

Java, « revue de mauvais genre », « revue garantie sans couenne » et « revue qui met les boules » a été créée au printemps 1989 par Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri et Jacques Sivan. Le dernier numéro est paru en 2005.

Son objectif était de proposer de nouvelles lectures des avant-gardes et de publier des poètes nés autour de 1960, refusant les excès du lyrisme et des avant-gardes.

Suivant le vœu de Jean-Michel Espitallier, pour qui le rire est très important, y compris en poésie, la revue prônait une mise à distance dans la légèreté, la dérision et l’humour.

Jean-Michel Espitallier est l’auteur de nombreuses publications dont les dernières sont Salle des machines (Flammarion, 2015), Tourner en rond – De l’art d’aborder les ronds-points, (PUF, 2016) et France romans, (éditions Argol, 2016). Les dernières publications de Vannina Maestri sont Mobile 2 (2010) et A Stazzona (2011) aux éditions Al Dante. Jacques Sivan est décédé au début de l’année 2016. Ses derniers livres de poésie sont Alias Jacques bonhomme (avec Charles Pennequin, 2014) et Pendant Smara – l’acteur géographique (nouvelle version) suivi de Pissarro & Co (2015), aux éditions Al Dante…

Ci dessous mon exemplaire…quelques traces de café..

java

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