Ecrire

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J’écris. Si quelqu’un me demande ce que je fais dans la vie, je peux répondre que je suis conservateur. Je susciterai la perplexité, voire la méfiance suivant l’orientation politique

de mon interlocuteur et un franc rejet si c’est une femme qui tient à la féminisation des titres. Je peux aussi répondre « je suis catégorie A dans la fonction publique d’Etat ». Cela ne serait compris que d’un fonctionnaire. En réponse à un sondeur, je dirais que je suis cadre. Il me demanderait moyen ou supérieur ? Et je ne saurais pas trop. Suis arrivée assez haut pour dire supérieur ? Moyen, médian, ça m’arrange. Mais, finalement, à tous ceux qui me demandent en quoi ça consiste, je dois dire que j’écris.

Qu’est ce que vous écrivez me demandera-t-on, enfin j’espère, au moins pour pouvoir répondre. J’écris des grilles d’entretien pour faire parler les autres, afin de créer ce que l’on appelle des archives orales. De l’écrit oral. Je transforme en archive ce qui était anecdotes échangées à la cantine ou dans les couloirs, confidences sur l’oreiller ou ce qui était encore informe tapi tout au fond du non formulé. J’écris des comptes rendus de réunion. Des relevés de conclusions. Je formule de l’oral. J’écris des interventions pour des colloques et des journées d’études. J’écris donc pour parler. Et rien n’est plus difficile. On ne peut pas lire ce que l’on a écrit dans une assemblée à moins de se moquer comme d’une guigne de perdre tout le monde dans les premières cinq minutes, mais on ne peut parler vingt minutes sans avoir écrit d’abord. J’écris des inventaires d’archives. Je décris des écrits. Institution de conservation. Service producteur. Dates extrêmes. Nature du fonds. Cote. Notes. J’écris des notes de service. Ça ressemble à des poèmes de forme fixe pour la contrainte et à des notices marketing pour le contenu : date, destinataire, objet, objectifs, moyens, contraintes, impact, coût. J’écris des lettres à la signature de quelqu’un d’autre. Je signe Jean Michel D.

Si un collègue à la cantine me demande comment j’occupais mon 80% pendant quelques années, je réponds que j’aidais mon fils à écrire ses devoirs, les devoirs écrits, en principe interdits depuis une circulaire de l’éducation nationale. Autour d’un verre ou d’un cigare, si des amis très proches auxquels j’ai envie de me confier, me demandent ce que je fais le soir, je réponds « j’écris ». J’écris de l’écrit. J’essaye d’écrire. Tout le reste, j’y arrive. Cet écrit là, je n’en suis pas sure. Peut-être est-ce familial.

Ma mère disait toujours, je lis une page toute les dix pages, ça suffit bien. Si j’écrivais pour elle, il suffirait donc de tracer un plan détaillé, une page par chapitre peut-être, en laissant le lecteur deviner les liens, compléter l’histoire. Un livre participatif. Trop tendance. Elle trouverait ça ridicule.

Mon père aimait les pièces de théâtre en alexandrins et les Propos de O.L Barenton, confiseur d’Auguste Detoeuf. Il citait souvent cette définition « Consulter : Façon respectueuse de demander à quelqu’un d’être de votre avis ». Mon père aimait citer, il lisait pour raconter des anecdotes.

Mon grand-père maternel me disait « n’apprends jamais à taper à la machine, tu finiras secrétaire ». Je le revois assis à la table de la salle à manger devant sa machine à écrire noire qui faisait un boucan d’enfer. A la retraite, il tapait des brevets de missile en triple exemplaire. Il ne sait pas que je passe ma vie sur  Word. Et il n’y a plus de secrétaires. Tout le monde tape, met en forme, imprime, photocopie et fais les étiquettes. Tant qu’à faire. Pauvre papy.

Ma grand-mère maternelle savait à peine lire. Elle lisait à haute voix les romans photo de Modes et travaux. Je restais à ses côtés. Je revois encore les bulles sur fond de noir et blanc hyper pixelisé. Avec beaucoup de points (d’exclamation, d’interrogation, de suspension…)

Ma grand-mère paternelle n’abordait pas ce sujet, qui ne l’intéressait guère. Elle aimait avant tout parler, surtout des autres. Elle trouverait aujourd’hui un formidable débouché dans les réseaux sociaux.

Mon grand-père paternel disait qu’il ne pouvait rien écrire qui n’ait déjà été mille fois mieux écrit. Il était un peu dépressif. Il pensait à la littérature, la grande. Il n’imaginait pas publier un guide de coaching, comment ranger ou vivre heureux, comment obtenir une augmentation ou vivre la décroissance. Mais la littérature…Oserais-je ?

Aline Angoustures
Avril 2016

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