Escalier

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Quoi de plus ambigu, étrange et inquiétant qu’un escalier ? Voilà ce que dit si bien ce poème en prose de Jean Tardieu « Souvent j’oubliais». Partant de l’oubli « du sens des actes les plus simples », il évoque d’abord avec beaucoup de drôlerie des confusions qui nous sont familières, qu’il s’agisse de gestes ou de phrases, avant d’en venir, en haut d’un escalier, à un trouble singulier. Peut-on vraiment descendre un escalier sans crainte ? Et vous, avez-vous un poème sur l’escalier ?

Souvent j’oubliais

Souvent j’oubliais le sens des actes les plus simples. Par exemple, devant l’employé du métro qui poinçonne les billets : « Bonjour ! ça va ? » disais-je en lui tendant la main et en soulevant mon chapeau. Mais l’autre hausse les épaules : « Vous fichez pas du monde ! Vot’ billet ! ».

Un soir, rentrant chez moi, j’ai comme un vague souvenir qu’il me faut crier quelque chose dans l’allée de l’immeuble. Mais quoi ? Misère, je ne le sais plus, je l’ai oublié. Je murmure d’abord « Bonne nuit ! » puis, élevant peu à peu la voix : « L’addition !… Waterloo !… Vade retro… » La concierge, furieuse, se lève en papillotes et m’insulte.

Je prends congé de mes amis Z… qui habitent au septième étage, sans ascenseur. On m’accompagne sur le seuil de l’appartement. Soudain, apercevant l’escalier, je suis pris de panique et pense, dans un éclair : « C’est quelque chose qui sert à monter, non à descendre ! » Je ne vois plus les marches mais l’espace vertical qu’elles découpent de haut en bas : une falaise abrupte, une faille, un précipice affreux !

Affolé, étourdi par le vertige, je crie : « Non ! Non ! Retenez moi ! » Je supplie mes amis de me garder chez eux pour la nuit. En vain. Pas de pitié : on me pousse, en plaisantant, vers l’abîme. Mais moi, hurlant comme un homme qu’on assassine, je résiste, je m’arc-boute, -finalement je cède, perds l’équilibre, manque la première marche, tombe et me casse une jambe.

Jean Tardieu La part de l’ombre Proses 1937-1967 Poésie/Gallimard

Né en 1903 et mort en 1995, Jean Tardieu est un écrivain et poète français, dont les premiers textes sont dominés par l’inquiétude et un lyrisme noir, puis qui fait entrer l’humour et la cocasserie dans sa poésie, et écrit de nombreux textes théâtraux qualifiés de « théâtre de l’absurde ».

« C’est au carrefour du Burlesque et du Lyrique …. que je m’étais caché pour écrire ces
poèmes » a écrit Jean Tardieu dans l’introduction de Monsieur Monsieur, recueil ironique.

Il s’est défini, dans un poème publié dans Le Fleuve caché, premier recueil datant de 1933

« Je ne serai jamais que l’ombre folle / d’un inconnu qui garde ses secrets. » 

Le poète Jacques Reda a dit de Tardieu : « c’est un ours débonnaire habité par un furet ».

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3 réflexions sur “Escalier

  1. J’ai plutôt l’esprit d’escalier et ce texte amusant me fait souvenir de mes réflexions lorsque j’aborde les escaliers des vieux immeubles parisiens qui tantôt s’enroulent indéfiniment vers la droite, tantôt vers la gauche. Qu’est-ce qui a déterminé le choix de l’architecte ou du menuisier de partir dans le sens des aiguilles d’une montre ou de circulation autour d’un rond-point ? J’observe. Parfois, c’est une évidence : l’emplacement de la porte d’entrée. Mais c’est loin d’être la généralité. Alors, j’examine, imagine une rotation inversée, refais le trajet jusqu’à l’entrée pour essayer de comprendre pourquoi.
    Depuis toute petite je préfère le sens rond-point pour l’ascension qui m’offre une descente horlogère. Ayant eu moult occasions de me demander pourquoi – bien que nombre de ces montées et descentes aient été consacrées à l’observation des balustres en fer forgé, de la rampe en bois patiné, du tapis plus ou moins râpé et de ses barres de laiton, de l’existence ou non d’une boule décorative en bas de rampe, du craquement des marches ou de l’odeur de cire – cette préférence, tout en denombrant les marches vers les étages familiers ou inconnus, la raison en est bien sûr physique. Une jambe droite directrice qui permet d’attaquer la montée vaillamment et d’entraîner la gauche, puis dans la descente d’aborder avec prudence mais fermeté le traitreux rétrécissement de la marche intérieure permettant au pied gauche de s’assurer une position confortable.
    Est-ce la même raison qui a présidé à ces choix ? Y a-t-il plus d’escaliers helicoidaux rond-point comme il y a plus de droitiers que d’escaliers horlogers ? Qui sait ?

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    • Je n’ai pas la réponse à cette question mais d’après Bill Bryson (Une histoire du monde sans sortir de chez moi, Payot), historiquement on ne sait pas grand chose sur les escaliers et personne ne peut dire où et quand ils sont apparus. Il pense que les tous premiers aient été conçus pour descendre dans les mines (le plus ancien ayant été découvert en 2004 en Autriche dans une mine de sel de l’âge du bronze) peut être parce que, par rapport à un échelle, l’escalier permet de libérer les mains ce qui est un avantage pour porter des charges…

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  2. l’expression « avoir l’esprit d’escalier » que j’emploie souvent moi aussi, vient peut être de ce fameux escalier-dédale de la bibliothèque interdite du monastère du Nom de la Rose ?

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