Histoire

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A propos de « Quelle histoire, un récit de filiation (1914-2014) » de Stéphane Audoin-Rouzeau, collection Points, 2015.

Stéphane Audoin-Rouzeau, historien spécialiste de la Grande guerre, a écrit un livre d’histoire qui a la forme d’un récit de filiation. Son livre n’est pas un livre d’égo-histoire mais un livre sur « la prise de possession de l’homme par l’Histoire », suivant un mot

de Georges Yvernaud (La Peau et les os, Le Dilettante). Et c’est un livre magnifique sur la façon dont l’Histoire traverse les générations et dont un même événement (ici la guerre de 14-18) se décline, sous des formes différentes des pères aux fils.

En utilisant la correspondance de ses deux grands-pères, il parvient à nous faire ressentir la façon si différente dont la même guerre peut-être relatée sur le moment, dans les mots employés (mots des journaux de l’époque ou mots intimes), dans la forme même des lettres (correspondances respectant les usages, textes écrits dans l’urgence de noter, de se souvenir et frappés par la terreur). Il utilise toute sa connaissance de la guerre pour mieux comprendre et faire comprendre les difficultés de la transmission de cette expérience a posteriori, citant par exemple les moments de gêne quand l’un évoque la formation de couples d’hommes aux premières lignes, lorsque la mort est proche. En confrontant le récit que font  ces hommes et l’accueil qui lui est réservé, il souligne combien les fils et les proches peuvent rejeter ou refuser d’entendre cette expérience.

C’est le cas du père de Stéphane Audoin-Rouzeau, Philippe, qui a grandi dans l’ombre de la guerre, « quand les monuments aux morts étaient encore neufs». Rejetant l’expérience de son père, il trouve dans l’admiration pour André Breton et le mouvement surréaliste les idées auxquelles il adhère sur la Première guerre mondiale, boucherie imposée par le « bourrage de crâne » à des hommes qui voulaient presque tous s’entendre avec leurs semblables.

Tout le travail historique de Stéphane Audoin-Rouzeau conteste cette représentation en s’attachant à montrer que la haine de l’ennemi avait bien été un moteur de la Grande guerre et que la propagande ne pouvait à elle seule expliquer l’intensité des combats et leur durée. Ce travail sur les traumatismes des combattants, « la lenteur et les faux semblants de la sortie de la guerre» lui permettent de comprendre que son grand-père paternel ne s’est jamais remis de la guerre. L’historien, choisissant ce sujet et renouant ainsi le fil d’une « filiation interrompue » se trouve soumettre les chapitres de sa thèse à son père, confrontant ainsi deux visions opposées.

Relatant ensuite la vie de son père, il écrit des pages qui ne sont pas sans résonance avec les souvenirs actuellement mobilisés en évoquant l’engagement de celui-ci dans le mouvement de mai 1968, avec les surréalistes. Sans s’illusionner sur les rumeurs qui « rejouent » la Première guerre (cadavres d’étudiants cachés, gaz utilisé contre les émeutiers), son père s’enflamme et Stéphane Audoin-Rouzeau décrit formidablement tant la banalité et la naïveté de ses écrits pour exprimer le soutien du mouvement surréaliste à Cuba (qui contraste avec ses grandes qualités d’écriture), que l’enthousiasme qui l’habite et les liens de celui-ci avec ses rêves de très jeune garçon. Il écrit enfin la défaite complète vécue par son père lorsque mai 68 s’achève, que survient Prague et que Cuba s’aligne sur l’URSS, une défaite qu’il ne comprend qu’après coup, et qui lui rappelle le traumatisme de son grand père. Le fils écrit des pages superbes sur ce père qui s’enfonce alors dans l’alcoolisme :

« Le fils voit son père changer profondément….Avec terreur, le fils constate les quantités de poison englouties, il compte, il estime, il calcule…Comme la plupart des gens, le fils croit que c’est une simple question de volonté ; il ignore tout de la maladie qui a emporté son père dans ses doigts d’acier…Tout ce que son père a de si rare et que les autres n’ont pas, qu’ils n’auront jamais, il le donnerait en un instant pour que l’alcool lâche prise, pour retrouver le père de son enfance ».

Ce père de l’enfance réapparait quelques mois après une cure, avant de mourir après avoir formulé cette expression qui est le titre du livre « quelle histoire ! ».

« Aussi, estime l’auteur, ai-je reçu en héritage quelques outils peu conformistes pour aborder un événement qui n’a laissé presque aucune place aux hommes qui n’étaient pas conformes. Mon travail d’historien est né de cette subtile trahison. Mais au moins, ai-je tenté de viser la Grande guerre dans son œil. Le tueur qui avait fracassé les relations des pères et des fils sur trois générations, je n’ai jamais abandonné sa poursuite ».

Le livre est complété par des chapitres intitulés « Du côté des femmes ».

 

 

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