Radicalisation

A propos de Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman, de Fethi Benslama, Seuil, 2016

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Ce livre éclaire particulièrement bien, me semble-t-il, la question qui me préoccupe depuis le début des attentats : comment est-il possible que de très jeunes gens, de milieux divers, acceptent de se détruire pour détruire autrui ? ou, ainsi que l’exprime l’auteur :

comment penser le désir sacrificiel qui s’est emparé de tant de jeunes au nom de l’islam ? Par où sont-ils saisis et entraînés vers le pire ?

Il éclaire aussi la genèse et les racines historiques de la situation actuelle permettant, et c’est mon propos dans ce blog, de clarifier le sens de mots que l’on utilise tous les jours en ce moment, islam, islamisme et radicalisation, qui est son sujet central.

L’auteur est psychanalyste et utilise son expérience clinique et les concepts de la psychanalyse dans son travail, aussi ne faut-il pas être réfractaire à ces concepts pour apprécier l’ouvrage.

Islamisme

Pour l’auteur, qui renvoie dos à dos les interprétations suivant lesquelles il serait intrinsèque à l’islam ou sans réalité ou rapport avec celui-ci, l’islamisme est l’invention par des musulmans, à partir de l’islam, d’une utopie antipolitique face à l’Occident. Utopie antipolitique parce qu’il ne s’agit pas d’un « islam politique », notion qui n’a guère de sens puisqu’il n’y a jamais eu dans l’islam de politique qui ne soit articulée à la religion et que le pouvoir y a toujours été lié, mais bien d’un projet de subordination du politique au religieux au point d’aspirer à l’y faire disparaître. La première manifestation en a été la révolution islamique iranienne qui instaure en 1979 la première théocratie dans le monde musulman. La seconde en est l’Émirat islamique en Afghanistan fondé en 1996 et la troisième la proclamation de l’État islamique en 2014, dont le principe est la non-distinction catégorique entre le politique et le religieux. Ces trois régimes réalisent la finalité avouée de tous les autres mouvements islamistes, l’absorption du politique par la religion. Les références théoriques des salafistes quiétistes et djihadistes (pour les sunnites) sont les doctrines d’Ibn Taymiyya (1263-1328), pour lequel la conduite de la politique humaine est illégitime car c’est à Dieu qu’il revient de gouverner.

Rappel intéressant, l’auteur estime que l’étrange postérité d’Ibn Taymiyya, un auteur appartenant à une école théologique très minoritaire, est due à la force de sa pensée d’appel au jihad le plus radical et conséquent et sa réactivation aux yeux des théologiens du XVIIIe et XIXe siècle quand les conquêtes occidentales ont ébranlé les fondements des sociétés islamiques. Citant sur ce point la conquête napoléonienne en Egypte, il démontre que les trois reproches majeurs adressés à Napoléon par les théologiens se retrouvent dans l’islamisme contemporain, à savoir le sacrilège du Coran, l’outrage aux mœurs et, surtout, l’ indécence des femmes …La présence de celles-ci dans l’espace public étant une subversion de l’ordre théologique, leur présence signifie l’existence d’un corps politique affranchi de la religion.

Par la suite, l’abolition du califat par Kemal Ataturk en 1924 conduit à la fois à la rupture de l’oumma, la communauté musulmane, et la désactivation de Dieu des rouages de la puissance publique. Telle est, pour l’auteur, la catastrophe à l’origine de l’islamisme moderne (la première organisation islamiste, les Frères musulmans, a été créé en 1928) et d’une véritable guerre civile en islam, entre les tenants des Lumières qui cherchent à transformer le pacte de la communauté en un contrat social et l’islamisme.

Surmusulman

Dès lors, les musulmans sont soumis à une pression de la part de l’islamisme, une culpabilisation et l’attribution de toutes leurs difficultés à leur insuffisant respect des règles religieuses. Un certain nombre d’entre eux se comporte désormais en surmusulman, notion créée par l’auteur pour rendre compte de ceux qui jugent désormais insuffisant de vivre leur religion dans le cadre de la tradition fondée sur l’humilité et de manifester leur foi à la face du monde en adoptant notamment des marquages corporels et vestimentaires, en accroissant les rituels et prescriptions.

Les fatwas (avis religieux portant sur n’importe quelle question de la vie individuelle et sociale posée par un croyant à quelqu’un supposé connaitre la loi théologique) tiennent une place importante dans cet accroissement des prescriptions. C’est ainsi que l’on observe un déchainement des fatwas depuis les années 70 sous la pression des islamistes : n’importe quel prédicateur en édicte, les autorités les plus réputées sont infiltrées par les islamistes et internet, créant une offre permanente, suscite une demande anxiogène d’avis sollicités sur tous les aspects de la vie. De plus, elles sont devenues le véhicule de condamnations à mort et atteignent des non-musulmans alors qu’elles relèvent en principe du domaine de la jurisprudence des croyants.

Les fatwas constituent l’une des armes utilisées par les mouvements islamistes dans la guerre civile qui met à feu et à sang tout le monde musulman…sur le plan de la grande confrontation entre les lois de la communauté des croyants (la charia) et les lois des Etats nationaux.

La plupart des fatwas portent sur les femmes et ce n’est pas un hasard si le mouvement de dévoilement des femmes en islam, engagé en 1920, s’est totalement renversé 50 ans après, sous la pression des islamistes. L’auteur illustre ces fatwas sur les femmes par l’exemple de la « fatwa de la têtée des grands », diffusée en 2007 par l’université Al-Ahzar au Caire, suivant laquelle une femme peut enlever son voile et être seule avec un collègue au bureau si elle l’a allaité à 5 reprises en lui donnant directement le sein. Cette fatwa, fondée sur le fait qu’en islam l’allaitement créé un lien de parenté justifiable de l’interdit de l’inceste, a suscité l’hilarité dans une bonne partie du monde musulman mais, aux yeux de l’auteur, elle illustre un problème révélateur : il est devenu impossible d’empêcher la sortie des femmes et leur intégration dans le monde du travail, ce qui créé un état de promiscuité propice aux désirs sexuels. L’islamisme propose donc deux solutions : le voile, avec ses variantes et ici, pour aller plus loin, la désexualisation au moyen de l’interdit de l’inceste.

Ces tentatives, écrit l’auteur, peuvent être perçues comme dérisoires mais aussi, par ceux qui se sentent débordés par les sollicitations de la vie en Occident, comme une moralisation salutaire, un coup d’arrêt porté aux excitations démesurées auxquelles il est difficile de faire face.

Radicalisation

Le mot radicalisation, il le souligne, a pris une extension énorme et un sens unique depuis les attentats du World Trade Center en 2001, pour identifier et surveiller les personnes susceptibles de passer à l’action violente dans le cadre du djihadiste. La notion de radicalisation apporte ceci de nouveau qu’elle prend en compte les individus, leurs subjectivité, leur parcours. Elle est cependant contestée par Gilles Kepel, notamment en ce qu’elle concerne un ensemble d’autres phénomènes et dilue le phénomène du djihadisme, interdisant d’en penser la spécificité. La notion a été prise en compte tardivement en psychanalyse et par le gouvernement français puisque, malgré l’émergence d’une nouvelle génération de djihadistes en 2005, le plan de déradicalisation a été entamé en 2014.

Les premières études réalisées dans le cadre de ce plan permettent d’identifier un profil des djihadistes beaucoup plus complexe qu’imaginé (35% de femmes, 40% de convertis, de plus en plus de jeunes issus de classes moyennes, de plus en plus de familles ) mais, à l’inverse, de relever que les 2/3 ont entre 15 et 25 ans, soit des adolescents suivant la périodisation désormais de plus en plus étendue de l’adolescence qui commence plus tôt et se termine plus tard qu’autrefois.C’est sur cette donnée que s’appuie l’auteur pour cerner les raisons de la radicalisation.

L’adolescence constitue une rupture dans la continuité de l’existence et l’auteur cite à cet égard un magnifique vers de Rainer Maria Rilke : ce qui était ne leur appartient plus et pas encore ce qui s’approche (Les Elégies de Duino). Ce moment de la vie, cette zone dangereuse est

le point d’impact de l’offre djihadiste, dont les discours et les procédés de recrutement exploitent un grand nombre des motifs de la transition subjective juvénile.

Rappelant que les symptômes des adolescents reflètent les conflictualités sociales et que ceux-ci se sentent volontiers comme les guérisseurs de leur famille, de leur groupe social, les sauveurs de la société voire de l’humanité, l’auteur souligne que l’offre djihadiste, prégnante depuis quelques décennies est d’une puissante attraction : C’est un passe partout de l’idéalisation à l’usage des désespérés d’eux-mêmes et de leur monde. Elle offre une voie de « guérison » et ici l’auteur souligne que la visée fondamentale du religieux, que nous avons oubliée, est le salut et la santé, deux mots ayant la même racine et que l’on retrouve dans le mot islam qui, dit-il, signifie notamment, avec la soumission, être sauf après avoir traversé un péril.

L’auteur identifie ce qui séduit et emporte les jeunes dans l’offre de radicalisation djihadiste. Elle permet aux jeunes qui se vivent comme déracinés de s’enraciner dans le ciel à défaut de le pouvoir sur terre, démarche qui rappelle l’étymologie du mot radicalisation (« racine, origine première »). L’offre islamiste repose principalement sur la justice identitaire : en montrant un monde occidental qui agresse les musulmans, la propagande établit un lien avec le traumatisme historique de l’abolition du califat et du dépeçage par les puissances coloniales du dernier empire musulman, l’Empire ottoman, en 1924 et, finalement, superpose ces « torts » fait aux musulmans au vécu du préjudice individuel. L’insistance sur le repentir et la purification sont essentiels pour l’auteur car ils expliquent le choix des kamikazes : leur revendication d’une répudiation de la jouissance de la vie, laquelle serait foncièrement impure, et de la dislocation du corps, siège par excellence de l’impureté, en témoignage de la réalisation sacrificielle d’une pureté idéale. Enfin, la restauration du sujet de la communauté contre le sujet social permet un retour au monde de la tradition rassurant puisqu’elle soulage d’une liberté et d’une responsabilité personnelle lourdes à porter. Un exemple de cette transformation lui semble être de proposer à un jeune de 16 ans de se donner un nouveau nom commençant par « Abou X », c’est-à-dire « père de X » alors qu’il n’a pas d’enfant dans la réalité. Ce jeune accède subitement au statut de père et devient à l’origine d’une postérité imaginaire, quand il ne devient pas sa propre origine. Enfin, l’effacement de la limite entre la vie et la mort est obtenue par les prédicateurs par des litanies présentant à ces jeunes rendus disponibles par leur âge à ce genre d’angoisse, qu’ils sont déjà morts dans ce monde immonde et que leur mort va les réveiller de la vie actuelle et leur donner l’immortalité. La théorie du mal et de la régénération renforce l’adolescent, à l’âge où l’on doit se séparer du monde de ses parents, en le persuadant que le monde où il vit est injuste et enveloppé dans le mensonge, d’où la place importante des théories complotistes.

Ces jeunes se vivent ainsi en héritiers d’infamies historiques et peuvent être poussés à se désidentifier de leur héritage, de leurs parents, de leur passé, et à se ré-identifier à Dieu, jusqu’à la mort. C’est ainsi que Daech inaugure une violence extrême avec la volonté de la donner à voir, ce qui signale que les bourreaux veulent accréditer l’idée de leur impunité totale devant la justice humaine, qu’ils ne sont justiciables que devant Dieu, mais aussi favorise une escalade. Pour cette raison Fethi Benslama plaide pour l’anonymisation des auteurs d’attentats

Beaucoup d’actes sont commis par des individus fragiles psychologiquement, et la gloire médiatique est une incitation. Il y a une dimension préventive à limiter leur exposition médiatique…La guerre contre le terrorisme est médiatique et psychologique. L’un des ressorts les plus importants chez ceux qui commettent des attentats, c’est d’être connus et reconnus publiquement. Ils laissent des indices avant leur mort et fantasment une reconnaissance mondiale.

Comme le professeur de rhétorique Philippe-Joseph Salazar qui a remarquablement décrit notre déficience idéologique vis-à-vis de la propagande djihadiste dans un essai paru l’année dernière « Paroles armées » chez Lemieux éditeur, ouvrage sur lequel je renvoie à la recension de CinciVox, F.Benslama nous alerte, à sa manière, sur la force et l’efficacité de l’offre radicale.

J’espère vous avoir donné envie de lire le livre, plus riche que cet article ! Il consacre notamment d’importants développements à la situation tunisienne et ouvre des perspectives sur les Lumières dans le monde musulman.

 

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