Conduire

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Je me souviens du regard de mon père dans le rétroviseur. Il est concentré, j’entends le bruit des pneus sur l’asphalte. Dans la voiture c’est le silence. La nuit, les routes de campagne défilent dans les phares et nous traversons la forêt des contes, emplie de

princesses qui s’égarent et de monstres. Je regarde, fascinée. Une ligne discontinue blanche, parfois à demie effacée, nous guide comme les cailloux du Petit Poucet. La peur est contenue à l’extérieur et je me sens en sécurité, je sais que nous arriverons où il entend nous conduire.

Devenir grand c’est conduire à son tour. On a envie de partir très loin. Le père conduit trop brusquement, on se sent enfermé à l’arrière. Il faut conquérir le monde. On craint de ne pas y arriver. Tout d’un coup il y a trop de voitures sur les routes, des croisements, des embouteillages et des panneaux sibyllins. Quand on a le permis (après avoir calé au démarrage et abordé la place à sens giratoire en 3e), il faut prendre le volant du véhicule parental, sous le regard anxieux du propriétaire et supporter ses hhHH ou ses atten-TION ! C’est stressant. C’est un rituel. Il faut lui prouver qu’on est adulte.

Les premiers garçons aiment montrer leur maturité et leur virilité en proposant de venir vous chercher en voiture. Si c’est une très belle voiture, c’est pour montrer leur niveau de revenu ou la qualité de leur famille. La concierge de l’immeuble où vivait ma mère était très favorable à la cour de mon père « ce jeune homme si bien avec toutes ses automobiles »-il empruntait celles de son père. Dès qu’on s’assied, on sait s’ils pensent à bien se conduire ou pas. Beaucoup cherchent à faire peur. C’est le moment de descendre. Ou de prendre le volant, pour montrer qu’une femme aussi sait conduire. Que cela reste un de nos combats.

Alors on est libre. Une bonne fois pour toutes. Avec la première 2CV, la voiture d’occasion un peu rouillée dans les coins, la citadine rigolote, la berline au grand coffre, climatisée, où l’on écoute de la musique ou le GPS. On surmonte les obstacles, on achète Diesel, bientôt électrique, on se résigne à ne plus conduire en ville puisque les maires s’échinent à nous en dissuader par de savants embouteillages et l’interdiction de s’arrêter quelque part. Ils sont d’ailleurs obligés d’inventer l’autolib’ pour qu’on croie être libre encore . Mais à la campagne on retrouve le sentiment de pouvoir s’en aller loin, sans dépendre de quiconque. Ce sont les vacances, on reprend le volant, on met les voiles, on s’en va, on est partis.

C’est là, sur une route de crête bordée de platanes, que mon fils m’a raconté qu’il se souvient avec plaisir des promenades en poussette, lorsqu’il regardait défiler les rues et le monde tandis que nous poussions la Maclaren. Qu’il se sentait à l’abri, même quand il pleuvait grâce à la housse de pluie transparente, à l’abri et certain d’arriver à bon port. On conduit toujours sur une route de crête. Conduire est un verbe de liberté et de responsabilité, d’acteur et de spectateur, un verbe de solitude mais aussi un verbe qui accompagne. C’est d’ailleurs sa racine.

 

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2 réflexions sur “Conduire

  1. Oui, on conduit parfois  » sur une ligne de crête » comme tu sembles le dire Aline, la ou le monde s’offre à nous. De la sorte conduire c’est s’affronter à soi face à l’autre, sans repli. De ce point de vue, conduire ou se conduire résonnent pour moi comme prise de décision, entrée en jeu de son propre mouvement. A cet égard, la pratique psychanalytique nous apprend combien cette question du « se conduire » est vive et traversée souvent subjectivement par la crainte, l’empêchement, la déroute et, finalement, un danger toujours diffus, à dévoiler, quant à la menace qui pèse sur son propre engagement.  » l’instant de la décision est une folie » écrivait Kierkegaard. Autre manière de souligner ici combien le « conduire » ou « se conduire » suppose l’éprouvé vertigineux d’un acte initial, préalable inaugural en quelque sorte et qui suppose plus encore, l’émergence imaginaire d’un appui supposé sur soi-même. Il n’y a sans doute pas « d’assurance tout risque », pas de garantie quand il s’agit de s’avancer et marcher à découvert. C’est du moins ce que je crois entendre Aline quand tu parles de solitude dans l’acte de conduire son propre mouvement , pour empreinter… La » grand route ».

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