Danser

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Petite fille j’ai appris que l’on danse joyeusement sur le pont d’Avignon mais à ses risques et périls sur le pont du Nord, où meurent les enfants obstinés en voulant aller au bal.

Peut-être, me suis-je dit, faut-il se garder des bals, et danser juste comme ça, au bois par exemple où l’on peut entrer dans la danse, sauter, danser et embrasser qui on veut. Tout cela ne me paraissait pas très cohérent, il faut bien le dire mais à cet âge le monde des adultes comprend bien des obscurités.

A l’adolescence, l’alternative  était tout autre : danser ou faire tapisserie. Tournoyer au bras d’un cavalier, parcourir l’espace- immense salle couverte de parquet dans nos rêves, salon enfumé ou piste de boite dans la réalité-, ou se confondre avec les personnages grandioses figés pour toujours dans les tapisseries, car l’expression est du XIXe siècle. Faire tapisserie, c’est apprendre l’humiliation. Être figée quand tout le monde danse est bien une expérience désastreuse. Pour nous les filles, c’est aussi une expérience d’impuissance puisque ce n’était pas à nous de choisir. Nous en étions réduites à tenter, par des regards insistants -mais ne suis-je pas trop lourde ?- de se faire inviter par celui-ci, justement, et surtout pas par celui qui s’approche-ne pas le regarder surtout-.

Depuis la tapisserie, ou le buffet, soyons réalistes, on a bien vu que danser est la seule occasion de figurer l’amour en public. C’est pour cela qu’on s’est inquiété du passage des danses bienséantes, côte à côte, aux danses inconvenantes, face à face. Dans les danses inconvenantes, le slow remporte la palme parce que, on s’en rend compte dès qu’on commence à être invitée, beaucoup en profitent pour se rapprocher au-delà du raisonnable. S’ensuit une mise au point, ou une situation de plus en plus inconvenante. Mais l’avantage c’est qu’on peut parler tout en dansant. Et c’est ainsi, en se parlant à l’oreille, que l’on apprend l’intimité du couple et que l’on découvre, à notre grande surprise, que garçons et filles sont en définitive dans la même situation, un peu pétrifiés de peur devant  la piste. Désormais, on danse beaucoup seuls, à distance. Les années 60 nous ont légué le jerk. Pourtant certains œuvrent toujours pour interdire la danse. Enfin, la danse des femmes devant et avec les hommes.

Le grand bal, celui du mariage, commence en principe par une valse entre la mariée et son père, quelques minutes avant que la fille rejoigne les bras de son mari. Je me souviens d’une de ces valses. Le père faisait virevolter sa fille comme il le faisait quand elle était petite, mais, cette fois, pour la regarder partir comme on admire un oiseau qui s’enfuit à tire d’ailes, parce qu’on l’a élevé pour qu’il soit libre. Ils n’étaient ni l’un ni l’autre posés au sol, ils avaient pris appui sur lui pour s’élancer. Danser est un verbe qui s’envole. Il nous parle de notre liberté.

Les peurs anciennes que le pont s’effondre, que l’on reste à jamais dans la tapisserie, qu’on soit un mauvais cavalier pour la danse et pour la vie, on s’en souvient brièvement à chaque fois que l’on s’avance sur la piste. Alors on danse. Michael Jackson et Claude François, Chuck Berry et Rita Mitsouko, la valse et le tango, le zouk et le twist, les danses traditionnelles vietnamiennes et le Madison. Tant qu’on a assez de musique en soi. On devient mouvement, feu, électricité. On est comme Billy Elliot, on « disparaît en quelque sorte ». On danse.

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9 réflexions sur “Danser

  1. Héllo Aline,
    J ai toujours apprécié ton style leger Et enlevé,ton approche est plus nostalgique qu épistémologique.La danse a une vocation freudienne et revêt le plus souvent un aspect visuellement et socialement acceptable de la mêlée des corps dans une simulation de coit.Ton approche s arrête aux années 90 Et ne prend pas. Non plus l évolution musicale qui doit y être associée.Aujourd hui une teuf implique une musique saccadée accompagnée de basses puissantes et de déhanchements autant codifiés que désordonnés.Quid de tout cela ?et du côté unisexe des danses .
    Je n ai pas de réponses mais j aimerais que tu t y penches car ton esprit est plus véloce que le mien dans ce domaine.Pensees.Pierre

    Aimé par 1 personne

  2. Danse, masculin, féminin

    Oui bien sûr, les garçons sont comme les filles un peu pétrifiés devant la piste de danse et l’épreuve qu’elle impose de se montrer sûr de son corps, ce dont on est justement pas sûr du tout à l’adolescence. Un point donc pour l’égalité des sexes. Mais si les unes ont peur de faire tapisserie, les uns éprouvent aussi la symétrique et terrible angoisse du refus, de la rotation de tête négative parfois accompagnée d’une moue dégoûtée, bref du râteau. Être celui « qui s’approche et qu’il ne faut surtout pas regarder » est un abominable désastre pour une virilité embryonnaire et maladroite. L’humiliation de ne pas être choisie est sans doute douloureuse, mais celle d’être refusé est particulièrement traumatisante puisqu’elle sanctionne un acte de courage, elle castre une tentative d’affirmation virile, elle annonce une possible et désespérante suite d’échecs sur le marché des amours. Parce qu’elle est le lieu moderne des cérémonies prénuptiales, la piste de danse des « surprise party » peut réserver une mauvaise surprise au jeune mâle en devenir, celle de découvrir qu’il n’est ni un mâle dominant ni un beau mec. Il ne lui reste alors que deux choix : restreindre ses ambitions, ou adopter la stratégie du mec drôle, le seul qui puisse parfois tailler des croupières au mâle dominant et au beau mec. Mais être un mec drôle sur une piste de danse, c’est pas du râteau. Gâteau pardon.

    Aimé par 1 personne

    • Merci Vincent pour ce commentaire tout à fait pertinent. Je n’ai pas tout à fait réussi à me glisser dans la peau du jeune homme et je crois que tu as très bien décrit le déséquilibre. Et il n’est effectivement pas aisé d’être drôle dans ce contexte…

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