Pluie

francis_carco_1930

Il existe beaucoup de très beaux poèmes sur la pluie. Mais j’ai une tendresse pour celui de Francis Carco que j’ai choisi de vous proposer aujourd’hui. Dans ce poème de 4 strophes de 4 vers en octosyllabes, le poète lie la pluie, l’amour et Paris de façon particulièrement réussie, simple en apparence, lyrique et musicale. Cette alliance du thème de l’eau, de l’amour et de Paris me rappelle ce que j’avais tenté de faire dans Pierres.

Dans le poème de Carco la pluie fait ressentir le lien entre le dedans, le plaisir de l’intimité de la maison qui est celui de l’amour (Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes/Par ce temps d’arrière-saison), et le dehors, qu’il s’agisse de regarder (On voit rouler les autobus), écouter (Et les remorqueurs sur la Seine/ Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !). La pluie est donc heureuse, et la phrase courte « Il pleut » est scandée avec « Je t’aime ». Pourtant la tristesse de la pluie est présente, annonçant la séparation des amants (Tu vas me quitter tout à l’heure) avec le lien entre pluie, sanglots et larmes qui rappelle le « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville » de Verlaine, un poète qui a beaucoup inspiré  Carco.

Il pleut

À Éliane

Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
Par ce temps d’arrière-saison.

Il pleut. Les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus
Et les remorqueurs sur la Seine
Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !

C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
La pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte…
Et tu me souris tendrement.

Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l’heure :
On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

La Bohème et mon cœur © Albin Michel – Mille et Cent ans de Poésie française.

Francis Carco, de son vrai nom Francis Carcopino-Tusoli, est un écrivain, poète, journaliste et auteur de chansons français d’origine corse. Il naît le 3 juillet 1886 à Nouméa (Nouvelle-Calédonie) et décède à Paris le 26 mai 1958.

Voici quelques éléments de sa biographie venant de l’article de Hélène Millien que l’on retrouve ici

Son enfance se déroule en Nouvelle-Calédonie et il est marqué par un père autoritaire et brutal et par le spectacle des bagnards en partance pour l’ile de Nou. En 1896 la famille  rejoint la France. En 1910 il monte à Paris, et découvre Montmartre et le célèbre cabaret « Le Lapin Agile », haut-lieu de la bohème des artistes de cette époque. Il pousse  la goualante, et entre dans le cercle des grands bohèmes d’alors : Max Jacob, Pierre Mac Orlan, Maurice Garçon, Roland Dorgelès, Apollinaire, Utrillo, Modigliani, Picasso…

En 1911, il fonde avec Paul Jean Toulet, Tristan Derême, Jean Pellerin, L’école Fantaisiste, tentative de renouveau de la poésie qui cherchait à se dégager de l’influence de Mallarmé et des symbolistes, mais qui, malheureusement, fut interrompue par la Grande Guerre. Les Fantaisistes introduisaient une grande liberté dans la versification, s’inspiraient de la vie quotidienne, utilisaient des mots familiers et parvenaient à une certaine forme de burlesque.

En 1912 il publie un premier recueil, La Bohème et mon cœur dont est extrait le texte Il pleut.

Voici ce qu’en dit Jean-Jacques Bedu sur le site des Archives de France ici

Il fut le poète et le romancier du Paris des vieux hôtels meublés, des petits bistrots d’arsouilles où il huma l’odeur pimpante de l’absinthe en quête du fantôme de Verlaine. Comme François Villon, il battit le pavé, longeant les murs suintant la misère, suivant le ballet des prostituées violentées par des marlous au coeur de pierre. Il fut l’écrivain des fumeries d’opium, des bordels à travestis et des bars d’éphèbes. Dans les bals d’Apaches de la rue de Lappe, il trempa sa plume en dansant la java. Il poussa sa goualante dans les cabarets et passa des nuits dans les bastringues de la Bastoche, en compagnie de costauds aux larges épaules faisant chalouper, au son de l’accordéon, de jeunes ouvrières.

 L’auteur du célèbre « Doux caboulot » fut également un honnête bourgeois, vivant sur l’Île Saint-Louis dans un appartement richement meublé et aux murs couverts de tableaux de ses amis peintres. Le lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française et du Grand Prix de la ville de Paris, commandeur de la Légion d’honneur et membre éminent de l’Académie Goncourt, fureta sa vie entière de Montmartre au Quartier latin, écrivit ses mémoires et souvenirs de bohème, composa des poèmes dans la brume de ses rêves, de ses chagrins et de ses regrets du temps des cerises.

Hélène Picard, l’auteur de Pénétration a été follement amoureuse de Francis Carco

Vous trouverez ici une  version chantée de Il pleut par la merveilleuse et méconnue Valérie Ambroise dans une version mis en musique par Henri-Jacques Dupuy, ici Francis Carco chantant chanson tendre accompagné par l’orchestre du Lapin agile  en 1952 et ici Le doux caboulot qu’il composa en 1931.

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6 réflexions sur “Pluie

  1. Bonjour,

    Je suis tombée par hasard sur votre blog et sur ce magnifique poème !
    C’est vrai, il y a tellement de poèmes et textes superbes sur la pluie… Je pense notamment à Jules Supervielle « La goutte de pluie » ou « La pluie et les tyrans » ou encore « Écrasement des gouttes » de Julio Cortázar dans Cronopes et Fameux mais il y en a tellement !

    Je vais ajouter ce poème à mes favoris… Mais votre article me donne envie d’en savoir plus encore, notamment sur la forme burlesque et les mots familiers des Fantaisistes.

    Merci pour cette belle découverte !

    Aimé par 1 personne

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