Lyrisme

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A propos de « L’amour du nom, essai sur le lyrisme et la lyrique amoureuse » de Martine Broda, José Corti, 1997

Quand j’ai commencé ce blog, je ne pensais pas rencontrer autant de poètes et d’amateurs de poésie sur les réseaux sociaux. C’est une des formidables surprises du blogging et c’est ce qui m’a donné envie de vous parler d’un livre de combat en faveur du lyrisme et en définitive de la poésie.

Comme le souligne le poète Jean-Michel Maulpoix la poésie lyrique doit son nom à la lyre qui, dans l’Antiquité, accompagnait ses chants. Symbole d’unité et d’harmonie, cet instrument apollinien prend dans le mythe d’Orphée une valeur pacificatrice. Capable de suspendre les supplices des Enfers, il devient le modèle des pouvoirs de la poésie et des liens étroits qui l’unissent à la destinée de la créature humaine.

Un lyrisme décrié

Le très bel essai de Martine Broda s’ouvre sur deux citations :

La poésie sera toujours proche de l’amour. C’est un thème illimité et qui renaît à jamais, comme s’il était inaugural. Sans doute ressemble-t-il en cela à l’amour même : tout amour est le premier. La poésie amoureuse est le secteur le plus vaste de l’histoire de la poésie. Un des plus dangereux, aussi bien, un des plus difficiles et des plus déformés. Roberto Juarroz, Poésie et réalité

 

La poésie, comme l’amour, est soumise à une secrète interdiction. La Poésie, qui est aux yeux de beaucoup la chose nécessaire, devient aux yeux de certains la chose décriée. Pierre Jean Jouve, En miroir.

Martine Broda veut défendre le lyrisme. La définition la plus communément admise de la poésie lyrique comme « expression du moi », estime-elle, fondée sur une vision historiquement datée et partielle pourrait bien porter la responsabilité du violent rejet du lyrisme qui caractérise en partie la modernité.

Martine Broda retrace l’historique de la conception du lyrisme d’Aristote à Nietzsche et montre que la vision du lyrisme comme expression du moi est créée par les Romantiques allemands. Elle relève ensuite que les années 70 ont inauguré une « véritable terreur contre le lyrisme » qui ne lui semble pas dépassée au moment où elle écrit : « Avatar du moi haïssable, la mort de l’auteur fut l’un des truismes des années 70. Qui rejetèrent la poésie, avec le lyrisme »¹.

Le lyrisme selon Martine Broda

Défendant l’idée que le lyrisme n’est pas la niaiserie, la mièvrerie et l’enflure du moi à laquelle beaucoup le cantonnent pour le disqualifier, Martine Broda écrit qu’il ne pose pas la question du moi mais celle du désir. Le problème de la poésie lyrique amoureuse est de faire perdurer le désir.

Si, depuis l’origine, écrit-elle, l’essentiel du corpus de la poésie lyrique est constitué par la poésie amoureuse, le reste par la poésie mystique, il s’agit « fondamentalement de la même chose », d’une poésie qui s’adresse à l’autre donné comme manquant, par le tutoiement. Cette poésie lyrique a comme source essentielle la grande poésie arabe, inspiratrice de celle des troubadours², et par là de toute la lyrique occidentale.

Il s’agit presque toujours d’une poésie dans laquelle « c’est au défaut d’un rapport sexuel absent qu’adviennent l’amour de la langue et la langue de l’amour ». Le poème est ainsi «l’amour réalisé du désir demeuré désir » comme l’écrit René Char. D’un bout à l’autre de la lyrique, le poème s’adresse à un autre perdu, inaccessible, mort, fictif, ou simplement à son nom. Mais cet autre représente bien plus que le partenaire amoureux.

Un parcours lyrique

Martine Broda, s’attachant essentiellement à des auteurs masculins, trace un parcours lyrique qu’elle ne veut pas exhaustif mais thématique, avec Dante, Pétrarque, Maurice Scève, Nerval, Pierre Jean Jouve, Aragon, Marina Tsvétaïeva, Baudelaire et Rilke.

A partir de Dante Alighieri (1265-1321), qui donne un rôle central à l’amour et revendique explicitement l’héritage des Troubadours, l’auteur trace un héritage lyrique, tout d’abord centré sur la femme inaccessible, la Béatrice qui guide Dante au Paradis de la Divine Comédie, la Laure de Pétrarque (1304 – 1374) qui, dans le Canzoniere, un recueil de trois cent soixante six poèmes composé principalement de sonnets composés pour elle, évoque « par défaut » cette femme lointaine, sans la nommer directement mais par des évocations – le laurier, l’aura (la brise) et l’auro (l’or)-. comme dans ce sonnet

XC

Les cheveux d’or étaient à L’autre épars,
Qui en mille doux nœuds les emmêlait ;
Le charmant feu brûlait outre mesure
De ces beaux yeux qui en sont si privés ;

Et son visage de pitié s’empreindre,
Vrai ou faux, je ne sais, me semblait ;
Moi qui avais au cœur la flèche de l’amour,
Quel prodige du coup que j’aie brûlé ?

Son allure n’était chose mortelle,
Mais d’angélique forme, et ses paroles
Sonnaient bien autrement que pure voix humaine.

C’est un esprit céleste, un vif soleil
Que je vis, et si or n’était plus telle,
Plaie ne guérit quand l’arc est détendu.

Maurice Scève (1501-1564), a joué aussi de cet usage du nom, en consacrant son unique recueil de poèmes, Délie-Objet de plus Haute Vertu, à une femme, qui ne serait autre que la poétesse Pernette du Guillet à laquelle le lie un amour platonique. Quatre cents quarante neuf poèmes lui sont dédiés, avec en exergue ce « souffrir non souffrir » qui peut faire écho que « je suis joyeux non joyeux » du troubadour Bertrand de Ventadour, car Scève traite cette fois avant tout des souffrances que lui inflige sa dame comme dans ce poème

XXII

Comme Hecaté tu me feras errer
Et vif et mort cent ans parmi les Ombres ;
Comme Diane au ciel me resserrer,
D’où descendis en ces mortels encombres ;
Comme régnante aux infernales ombres
Amoindriras ou accroîtras mes peines.
Mais comme Lune infuse dans mes veines
Celle tu fus, est et seras DELIE,
Qu’Amour a jointe à mes pensées vaines
Si fort, que Mort jamais ne m’en délie.

L’amour du nom d’une seule femme est aussi le projet d’Aragon (1897-1982) qui écrit « Je pratique avec ton nom/le jeu de l’amour ». Cherchant à construire un mythe moderne de l’amour, appuyé sur l’héritage courtois, Aragon veut en faire une force de transformation sociale et d’égalité entre les hommes et les femmes.

C’est au contraire par des noms et des femmes multiples que Gérard de Nerval (1808-1855), mène une quête de l’amour perdu. Mais, sans doute du fait de la mort précoce de sa mère nous dit Martine Broda, ces femmes multiples en représentent une seule et renvoient toutes à la première, la mère morte.

Artémis

La Treizième revient… C’est encor la première ;
Et c’est toujours la Seule, – ou c’est le seul moment :
Car es-tu Reine, ô Toi! la première ou dernière ?
Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant ? …

Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la Mort – ou la Morte… Ô délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.

Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au coeur violet, fleur de sainte Gudule,
As-tu trouvé ta Croix dans le désert des cieux ?

Roses blanches, tombez ! vous insultez nos Dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
– La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !

Peu importe si les deux plans de la poésie et de la vie sont totalement différents et séparés. Dante a connu des passions tout en aimant Béatrice, Pétrarque a eu des enfants naturels avec différentes femmes. Marina Tsvétaïeva (1892-1941), qui incarne pour Martine Broda, comme Sappho, Louise Labé, Gaspara Stampa et Marceline Desbordes-Valmore (on pourrait ajouter Anna de Noailles, Helène Picard et bien d’autres..), la difficulté d’être poétesse, connut de nombreuses amours et resta toujours avec son mari mais place au premier plan sa passion pour Boris Pasternak, une liaison « platonique » pour lequel elle écrivit Distance

Distance
À Boris Pasternak

Dis-tance : des verstes, des milliers…
On nous a dis-persés, dé-liés,
Pour qu’on se tienne bien : trans-plantés
Sur la terre à deux extrémités.

Dis-tance : des verstes, des espaces…
On nous a dessoudés, déplacés,
Disjoint les bras — deux crucifixions,
Ne sachant que c’était la fusion

De talents et de tendons noués…
Non désaccordés : déshonorés,
Désordonnés…
Mur et trou de glaise.
Écartés on nous a, tels deux aigles —

Conjurés : des verstes, des espaces…
Non décomposés : dépaysés.
Aux gîtes perdus de la planète
Déposés — deux orphelins qu’on jette !

Quel mois de mars, non mais quelle date ?!
Nous a défaits, tel un jeu de cartes !

24 mars 1925.

J’ajouterai, même si ce n’est pas sur cet aspect qu’insiste Martine Broda, que l’amour lyrique peut-être très charnel ainsi que le montrent notamment les textes de John Donne ou Guillaume Apollinaire dont Cocteau disait qu’il est « le lyrisme en personne » et qui a écrit tout autant des poèmes élégiaques comme Le Pont Mirabeau que des textes érotiques.  Rejoignant Martine Broda il affirmait d’ailleurs que « La grande force est le désir »

La fin du livre de Martine Broda insiste sur la façon dont le lyrisme opère un « retour vers l’Eden perdu », une sorte d’ « aura » au sens où l’entendait Walter Benjamin. Pour l’illustrer elle convoque Charles Baudelaire (1821-1867) qui écrivait « Il faut être absolument lyrique ». On peut citer ainsi son poème

Le Balcon

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !

Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
Que ton sein m’était doux ! que ton coeur m’était bon !
Nous avons dit souvent d’impérissables choses
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l’espace est profond ! que le coeur est puissant !
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !

La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.

Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton coeur si doux ?
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-il d’un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s’être lavés au fond des mers profondes ?
– Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !

Martine Broda conclut avec Rilke, qui assigne à l’art, et donc à la poésie, comme but final «la transformation intégrale du monde en splendeur ». Il nous montre combien, dans cette tradition lyrique, l’objet aimé est en quelque sorte le monde : « l’amour dépasse et traverse son objet, il est ce qui remet en mouvement l’énergie créatrice, en intensifiant le perçu. Il est ce qui donne son prix à notre passage ici-bas, en posant sur le monde la couleur qui lui permet d’apparaître, en sa plus grande brillance ».

Les amants, ne sont-ils pas une ruse de cette terre de silence,
afin que par tout ce qu’ils ressentent
chaque chose soit exaltée ?

Il rejoint ici Baudelaire qui définissait le lyrisme comme cet

état presque surnaturel, cette intensité de vie où l’âme chante, où elle est contrainte de chanter…les hommes les plus disgraciés de la nature, ceux à qui la fortune donne le moins de loisir, ont connu quelques fois ces sortes d’impressions, si riches que l’âme en est comme illuminée, si vives qu’elle en est comme soulevée.

Pour aller plus loin

Martine Broda

Martine Broda, essayiste et poète, née en 1947 et morte en 2009 a été directrice de recherches au Centre de poétique comparée du CNRS, enseignante au Collège international de philosophie et à l’École des hautes études en sciences sociales, traductrice de Paul Celan, de Nelly Sachs, de Walter Benjamin.

Pour lire plus en détail:

la page du Printemps des poètes sur Martine Broda

Un dossier du Nouveau recueil qui lui est consacré

Et aujourd’hui ?

La notion même de «mouvement poétique» serait aujourd’hui massivement rejetée par les poètes et nous serions entrés dans une ère «post-moderne» qui voit se mélanger les tenants du fond (les poètes lyriques) et ceux de la forme (les formalistes).

Un nouveau lyrisme est né dans les années 80, lire par exemple sur le blog A sauts et à gambades une présentation d’un autre essai de l’un des poètes qui porte le nouveau lyrisme, Jean-Michel Maulpoix

Notes

¹ On a pu parler de « cancer romantico-lyrique » ou de « béance baveuse du moi ».

² Poète lyrique des XIIe et XIIIe siècles, qui composait des œuvres dans une des langues d’oc. La fine amor qui est le sujet de ces poètes est un amour qui exige un long service amoureux jamais certain de sa récompense. Il est né dans les cours seigneuriales du Midi, en pays de langue d’oc, où se mêlaient les influences de la poésie liturgique latine, des chants populaires, du lyrisme des poètes arabes d’Andalousie. Le plus beau mythe amoureux de la poésie des troubadours est celui de l’« amor de lonh », l’amour lointain que Jaufré Rudel, prince de Blaye, éprouva pour la princesse de Tripoli, sans jamais l’avoir vue : il se croisa pour elle et mourut dans ses bras en débarquant en Terre sainte. Parti des cours occitanes le mouvement des Troubadours a gagné toute l’Europe entre la fin du XIe et le début du XIVe siècle. C’est dans ce mouvement que Denis de Rougemont et Christopher Lasch, notamment trouvent le fondement de la conception occidentale de l’amour.

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