Bronze

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Quand je me promène à Paris et que j’observe les sculptures de cavaliers en bronze, je pense à un poème de Saint-John Perse, j’entends ce poème.

C’est l’un des chants d’Anabase, recueil écrit entre 1917 et 1923, en partie en Chine, inspiré par un voyage en Mongolie. Le titre fait référence à l’Anabase (du grec ancien ἀνάϐασις / anábasis, « l’ascension, la montée dans le Haut Pays »), œuvre la plus célèbre de l’auteur grec athénien Xénophon dans laquelle il relate la marche des 10.000 hommes principalement grecs recrutés par Cyrus, fils du roi perse Darius II, pour détrôner son frère héritier du trône. Le livre raconte la marche de l’armée, partie de Sardes vers l’intérieur du pays jusqu’à Counaxa, village éloigné de Babylone de soixante ou quatre-vingt-dix kilomètres, où eut lieu, le 3 septembre 401 avant JC, la bataille que Cyrus livra à son frère et dans laquelle il périt. Il ne restait plus aux Grecs, perdus au cœur d’un pays hostile, exposés à tous les traquenards des barbares, qu’à rebrousser chemin pour regagner la côte de l’Asie Mineure par un très long itinéraire périlleux. L’Anabase fait partie des œuvres écrites par des Grecs qui ont appris beaucoup de choses sur l’Empire perse et dont les lecteurs découvraient l’immensité de l’espace, la variété des pays traversés, des climats, une faune et une flore qui leur étaient étrangères.

Le chant VII d’Anabase qui fait suite au récit des exploits d’un conquérant (chant VI), comprend quatre strophes, avec une phrase d’introduction et de conclusion. Plusieurs lectures sont possibles de ce texte mais, suivant un livre que j’ai placé en référence, je l’entends comme un texte sur le moment qui précède le départ, avec tout ce qu’il emporte de regrets et de contemplation de la beauté de la terre, comme dans la première phrase: nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice.

Dans la strophe qui suit le voyageur contemple la beauté de la terre, du plus grand (la terre vaste sur son aire) au plus ténu (une famille d’acridiens– c’est-à-dire de criquets) et semble comme suspendu, en arrêt. Dans la seconde strophe, le mouvement domine, qu’il s’agisse des collines qui s’acheminent ou des pans de siècles en voyage. La troisième strophe commence par l’évocation des morts (à voix plus basse pour les morts) mais se poursuit par  Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure ?. La quatrième et dernière strophe porte sur le temps et la gloire, avec les cavaleries des songes au lieu des poudres mortes, les peuples de miroir sur l’ossuaire des fleuves qui interjettent appel dans la suite des siècles puis cette demande : levez des pierres à ma gloire, levez des pierres au silence, et à la garde de ces lieux les cavaleries de bronze vert sur de vastes chaussées !….

L’imminence du départ est évoquée dans la dernière phrase entre parenthèses :  (l’ombre d’un grand oiseau me passe sur la face).

VII

Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice…

     L’Eté plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à plein bords sa braise pâle sous les cendres – couleur de souffre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver – et de l’éponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet.

     Un lieu de pierres à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. – De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouïes, les essaims du silence aux ruches de lumière ; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…

         Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s’acheminent sous les données du ciel agraire – qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pâles de la plaine ; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.

     Ce sont de grandes lignes calmes qui s’en vont à des bleuissements de vignes improbables. La terre en plus d’un point mûrit les violettes de l’orage ; et ces fumées de sable qui s’élèvent au lieu des fleuves morts, comme des pans de siècle en voyage…

     A voix plus basses pour les morts, à vois plus basses dans le jour. Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure ?… « Je vous parle, mon âme ! –mon âme tout enténébrée d’un parfum de cheval. » Et quelques grands oiseaux de terre, naviguant en Ouest, sont de bons mimes de nos oiseaux de mer.

     A l’orient du ciel si pâle, comme un lieu saint scellé des linges de l’aveugle, des nuées calmes se disposent, où tournent les cancers du camphre et de la corne…Fumées qu’un souffle nous dispute ! la terre tout attente en ses barbes d’insectes, la terre enfante des merveilles !…

     Et à midi quand l’arbre jujubier fait éclater l’assise des tombeaux, l’homme clôt ses paupières et rafraîchit sa nuque dans les âges… Cavaleries du songe au lieu des poudres mortes, ô routes vaines qu’échevèle un souffle jusqu’à nous ! où trouver, où trouver les guerriers qui garderont les fleuves dans leurs noces ?

     Au bruit des grandes eaux en marche sur la terre, tout le sel de la terre tressaille dans les songes. Et soudain, ah ! soudain que nous veulent ces voix ? Levez un peuple de miroirs sur l’ossuaire des fleuves, qu’ils interjettent appel dans la suite des siècles ! Levez des pierres à ma gloire, levez des pierres au silence, et à la garde de ces lieux les cavaleries de bronzes verts sur de vastes chaussées !…

     (L’ombre d’un grand oiseau me passe sur la face.)

 Anabase, VII, Editions Gallimard, 1924

Saint-John Perse (1887-1975)  a écrit une des grandes œuvres de la poésie française du XXe siècle, saluée en 1960 par le Prix Nobel de littérature. Derrière ce mystérieux pseudonyme, se cache aussi Alexis Leger, l’un des diplomates les plus éminents de la Troisième République, personnage clé de la politique étrangère française de l’entre-deux-guerres.

Toute sa vie durant, il a cherché à dissocier soigneusement l’écrivain de l’homme d’État, et a su mener de front la lente édification d’une œuvre poétique exigeante et une carrière de haut fonctionnaire qui l’a hissé aux hautes sphères de la République (sa longévité au poste de Secrétaire général du Ministère des Affaires Étrangères, de 1933 à 1940, l’atteste assez bien).

Il a grandi avec ses trois sœurs en Guadeloupe et son œuvre, comme son existence, est placée sous le signe du nomadisme et de l’émerveillement face au monde, aux éléments et à la nature. Elle comporte quatre cycles : Antilles, Asie, Amérique, Provence.

L’écriture de Sain-John Perse puise dans la tradition, les références et semble difficile d’accès. Pour ma part, je ne l’ai jamais vécue ainsi. Comme l’écrit Octavio Paz, sa langue est libre et riche, source d’images prodigieuses, mais a aussi l’une des constructions rythmiques les plus rigoureuses et les plus raffinées. Le vocabulaire des poèmes est souvent emprunté aux sciences, le rythme ample, le vers irrégulier mais harmonieux, le style dynamique marqué par l’ellipse et l’énumération. Comme l’écrit Kenneth White On peut avoir des réticences à l’égard de l’éloquence imposante et déclamatoire de Saint-John Perse, on peut lui préférer une parole plus sobre, il n’en reste pas moins incontestable que Perse est un des rares poètes de la modernité à ouvrir un espace large, clair et respirant, et à y projeter l’esprit.

Sources

Schlomo Elbaz, Lectures d’Anabase, le désert, le désir, éditions L’Age d’homme.

Beaucoup d’éléments sur le site Saint John Perse, le poète aux masques et notamment une pépite: la lecture du chant VII par Jean Vilar

Fondation Saint John Perse: http://fondationsaintjohnperse.fr

 

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4 réflexions sur “Bronze

  1. Merci de me donner à lire encore ce poème que j’ai tant aimé. A présent je le vois avec des paysages d’Asie Centrale où je ne l’avais pas situé et qui maintenant évoquent des souvenirs de voyage. Je découvre tout cela grâce à ce bel article.

    Aimé par 1 personne

  2. Je n’avais pas Saint-John Perse dans mon panthéon de poètes, j’étais influencé par la renommée qui le présente comme un poète grandiloquent, mais grâce à vous j’apprends beaucoup sur lui – et sur d’autres choses aussi. C’est merveilleux les blogs, pour que l’on s’apprenne des choses mutuellement…

    Aimé par 1 personne

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