Propagande

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A propos de « la langue des médias, destruction du langage et fabrication du consentement» d’Ingrid Riocreux, L’Artilleur, 2016, coll « interventions »

Ce livre que j’ai aperçu sur la table de ma librairie préférée traite de l’une de mes préoccupations majeures dans ce blog.

L’auteur est une universitaire : agrégée de lettres modernes, elle a soutenu une thèse sur La négation dans le fragment moraliste (La Rochefoucauld, Pascal, Vauvenargues, Chamfort) et est chercheur associé à Paris IV. Son livre s’appuie sur des cours qu’elle a assuré en L3 et fait un va et viens très stimulant entre considérations théoriques et exemples de tous les jours dans lesquels chacun peut reconnaître ce qu’il reçoit des médias. Elle veut que ce livre soit « un manuel de réception intelligente de l’information à l’usage des lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs quotidiennement confrontés aux médias d’information » et son ambition est de lutter contre deux attitudes aussi répandues l’une que l’autre : la naïveté et la paranoïa complotiste.

Le livre consacre de très (trop) longs développements aux débats sur le mariage pour tous et l’avortement, ne traite pas de l’économie et de la structure des groupes de presse, mais du discours dominant bien-pensant (ou politiquement correct, comme on préfère). Ce choix des sujets, le fait que les échos de son livre se trouvent avant tout dans les cercles de la réinfosphère et qu’elle tienne désormais un blog sur Causeur dans lequel elle décrypte la présentation médiatique de l’actualité semble bien classer l’auteur politiquement.

Il faut cependant lire ce livre d’abord parce qu’il est très bon notamment dans l’analyse des mécanismes. On peut regretter d’ailleurs le silence de beaucoup de médias sur le livre, notamment de la part des médias spécialisés sur ce type d’approches comme Arrêt sur images. Or, ce sujet est préoccupant pour nos libertés et il est bien essentiel de se pencher sur le « quatrième pouvoir » qui finit par faire la politique et la justice. En ce qui me concerne, sans doute parce que je suis spectatrice des chaines publiques d’information, auditrice de France culture et France Info et abonnée au Monde, je reconnais parfaitement ce qu’elle écrit.

Journalisme et propagande

Le mot est fort mais l’auteur considère que le Journaliste avec un grand J (puisqu’elle ne vise pas des journalistes mais le journalisme en général) participe à une entreprise de propagande au service d’un système de pensée. Si cette idée est contraire à la Charte de déontologie journalistique, il est vrai que le journaliste, écrit-elle, ne se considère pas comme diffusant une propagande, et qu’il en est pratiquement inconscient. De plus, cette propagande ne saute pas aux yeux car elle n’est pas à proprement parler politique mais idéologique.

Pour résumer son analyse, les journalistes vivent leur fonction comme devant contribuer à la « paix sociale », au « sens de l’histoire » et sont la courroie de transmission des groupes de pression. S’appuyant sur ce point notamment sur Edward Bernays, auteur de Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie Ingrid Rieucros montre bien que, de ce fait, la démocratie n’est pas l’espace de la pensée libre puisque des personnes, des mouvances politiques qui pratiquent une publicité permanente en faveur de leurs intérêts ou de la domination de leurs idées peuvent, grâce aux journalistes, obtenir que leurs mots soient acceptés comme le langage de l’information. Ils sont ainsi des « faiseurs d’opinion » qui « sans que nous en ayons conscience, nous soufflent nos idées, nous disent qui admirer et qui mépriser, ou ce qu’il faut penser de tout et de chaque chose. » Il s’agit bien de propagande qui n’est autre que la publicité appliquée au domaine de la politique : de la famille lexicale du verbe propager, la propagande désigne littéralement ce qu’il faut faire connaitre à un maximum de gens. Il y a pour l’auteur une continuité fonctionnelle qu’elle explore entre propagande totalitaire et matraquage médiatique en contexte démocratique.

Victime d’un conditionnement qui formate son discours le journaliste permet ainsi la diffusion d’un corpus doctrinal homogène auquel on échappe difficilement car la propagande médiatique confère à une doctrine ou une idée une force de frappe écrasante. Il est celui qui permet de dicter l’opinion, et plus particulièrement, le présentateur des informations télévisées paré de tous les attributs de l’objectivité factuelle dont l’orientation n’est pas exhibée mais a présidé à la sélection et la hiérarchisation des sujets et vient se fondre dans les mots.

Pour cette raison, selon l’auteur, la présence médiatique d’intellectuels dissidents souvent présentée comme un contrexemple ne peut contrecarrer le discours de la pensée dominante: ils proposent leur vision du monde (souvent de plus contredite ou disqualifiée par l’attitude des journalistes présents) tandis que le présentateur d’informations donne à voir le monde, supposément tel qu’il est.

Quelques illustrations

Je vais me contenter de vous donner quelques exemples sur des sujets que j’ai déjà traités mais le livre est beaucoup plus riche et contient notamment de savoureux développements sur la syntaxe, les expressions toutes faites etc.

Islamisme

L’islamisme est le domaine de prédilection de cette manipulation des mots pour garantir la paix sociale. L’auteur cite plusieurs exemples dont celui du traitement médiatique de la diffusion par l’État islamique d’une vidéo de décapitation de 21 Égyptiens, le 15 février 2015. Ces 21 prisonniers étaient sélectionnés parce qu’ils portaient sur leur carte d’identité la mention « chrétien », certains criaient le nom de Jésus avant de mourir, le titre du film était « message signé avec le sang adressé à la nation de la croix ». Dans son communiqué François Hollande voit dans les victimes des « ressortissants égyptiens» et le journaliste commentant cette actualité les désigne comme des « personnes tuées par Daech », ce qui permet de flouter et l’axe religieux et le nom que se donne l’État islamique, évoque à peine le mot coptes (pour ne pas prononcer celui de chrétien), passant sous silence le contenu exact de la vidéo et son titre. Cet exemple illustre pour l’auteur la volonté affirmée de passer sous silence les motivations ou revendications religieuses de l’islamisme dans la ligne de démonstration « Daech n’est pas l’islam ».

Autre exemple sur l’islamisme mais aussi sur le traitement des victimes ce qu’elle écrit sur le traitement de l’assassinat d’Hervé Gourdel par les « soldats du califat » :

On vit défiler un nombre important de portraits photographiques de la victime, on enchaina les reportages en édition spéciale à Saint-Martin-Vésubie, les interviews hagiographiques de ses camarades d’escalade, et les micro-trottoirs de pauvres passants enjoints de donner leur sentiment sur cette macabre actualité. Tout cela était à la fois totalement indécent et inutile. L’information s’en trouva totalement biaisée : après deux jours de ce traitement médiatique on avait l’impression que le crime des terroristes se trouvait aggravé par la qualité de la victime. Pire, on perdait de vue la raison pour laquelle on parlait d’Hervé Gourdel. L’humanité avait perdu un grand homme ; c’était là l’essentiel…l’information annexe (identité de la victime) a pris le pas sur l’information principale et l’a déformée. Un Français a été assassiné par des djihadistes ; qu’il fût un « saint homme » ou une crapule, un alpiniste chevronné ou un pauvre type…n’avait aucune importance en soi. Surtout, cela ne changeait rien à la gravité des faits, contrairement à ce qu’on en vint à laisser entendre, à grand renfort de pathos écœurant et de déballage indécent.

ABCD de l’Égalité

Ingrid Rieucros décortique de façon très pertinente dans son livre le traitement médiatique de la question des ABCD de l’Égalité. L’un des exemples qu’elle cite est celui-ci : on se souvient qu’une association a conseillé aux parents de retirer les enfants des classes pour protester contre la mise en place des ABCD de l’Égalité au motif que l’on imposait à cette occasion une « initiation à la masturbation ». Les journalistes de radio et de télévision dénoncèrent la « folle rumeur », dénonciation qui ne put que rencontrer un fort écho dans l’opinion tant l’idée est absurde et j’ai réagi de la même façon. Mais, ce qui fut omis et aurait dû être cité c’est que cette folle rumeur se fondait malgré tout sur un rapport de l’OMS datant de 2010 Standards pour l’éducation sexuelle en Europe, dans lequel il était préconisé, dans la tranche d’âge 0-4 ans d’ « informer » « sur le plaisir et la satisfaction liés au toucher de son propre corps, la masturbation enfantine précoce ». Que cette préconisation soit somme toute anodine ou qu’on la juge en disproportion avec la réaction ne change rien au fait que la technique journalistique à l’œuvre ici comme si souvent est d’effacer une partie des faits à l’origine des réactions que l’on entend disqualifier. Cette technique est plus que fréquente, elle est continuelle. La présentation médiatique « omet » des points, des précisions, des articulations sans lesquelles on ne peut comprendre ce qui se passe, ou du moins sans lesquelles on ne peut qu’adhérer à la présentation qui en est faite. Il ne s’agit pas ici de sa discussion, totalement légitime, mais de son effacement.

Pour l’illustrer avec un sujet récent non abordé dans le livre, le traitement de l’affaire Jacqueline Sauvage. Ce que chaque journal télévisé nous dit c’est que cette femme a été condamnée à 10 ans de prison pour avoir tué son mari qui la brutalisait depuis 47 ans et violait ses filles, passant toujours sous silence les nuances du dossier qui ne vont pas dans le sens de ce story-telling, éléments très difficiles à trouver (dans des blogs par exemple celui-ci) et surtout écrasés par la force de frappe médiatique. Cette présentation amène logiquement le public à se dire « mais quelle injustice ! » et à signer la pétition.

Pour revenir aux ABCD de l’Égalité, la manipulation de la langue est aussi claire sur le second aspect, la « théorie du genre ». Ici, les journalistes ont suivi docilement les stratégies de défense successives mises en place par les ministres de l’époque et notamment Najat Vallaud-Belkacem, affirmant à sa suite que « la théorie du genre n’existe pas » alors qu’elle avait répondu dans un entretien antérieur à la polémique que « la théorie du genre, qui explique l’identité sexuelle des individus autant par le contexte socio-culturel que par la biologie, a pour vertu d’aborder la question des inégalités.. ». Laissant tomber les décryptages consistant à repérer les contradictions, ils n’ont pas non plus décrypté la finesse de l’argumentation qui consiste à dissimuler derrière la pluralité des études de genre (qui n’est pas la question) l’influence sur les ABCD de l’Égalité dans la ligne d’un certain féminisme de l’utilisation de la théorie pro-queer de Judith Butler suivant laquelle les inégalités et les violences faites aux femmes sont causées par l’hétéronormativité, le genre étant une une donnée construite dont il faut s’affranchir. Ceci est pourtant évident pour qui lit avec attention les argumentaires des associations féministes les plus actives sur le sujet et les rapports du HCEfh, dont celui qui, récemment, revient, sous un autre nom, sur les fameuses ABCD. Pourquoi cette absence de décryptage ? Parce qu’on est dans le sens de l’histoire, la soumission à des groupes de pression et le choix moral nous dit Ingrid Riocreux. Quelque chose qui s’appelle « éducation à l’égalité » ne peut pas être mauvais et le défendre est donc un impératif.

Parfois la défense peut-être extrêmement virulente comme dans cette présentation de France culture pour « la vie des idées » quand Valérie Pécresse a stoppé le financement des études de genre (c’est moi qui met en gras certains mots)

C’est en effet le nième épisode de cette absurde chasse aux sorcières, déclenchée dans l’orbite de la Manif pour tous, contre un domaine de recherche extrêmement fécond, transdisciplinaire, né dans la foulée des mises en cause formulées par les mouvements féministes, et qu’on ne peut réduire à ce que ses adversaires désignent comme la théorie du genre, qui n’est qu’un fantasme, une manipulation idéologique.

Méthode globale

Cet exemple m’a beaucoup amusée parce que j’ai une expérience directe en la matière. S’appuyant sur une émission de France Info (mais l’on pourrait en trouver bien d’autres) Ingrid Riocreux montre parfaitement le mécanisme : le journaliste s’attache, pour contrecarrer les critiques, à montrer que la méthode globale n’est pas appliquée aujourd’hui en France. Il y a dans cette affirmation une part de vérité (en France on a privilégié les méthodes mixtes globales et syllabiques et seule la syllabique est officiellement enseignée depuis des directives de 2006) et une part de mensonge (dans les faits les enseignants appliquent encore majoritairement –à près de 93%- la méthode semi globale). Ne se référant ni aux pratiques ni aux manuels, où l’influence de la méthode globale est nette, mais la fameuse « majorité des experts » le journaliste dit donc(ici, c’est Ingrid Riocreux qui met en valeur certains mots):

la méthode globale au sens strict n’est pas enseignée actuellement mais en plus elle n’a jamais été enseignée en France, sauf de manière très marginale

Si l’on ne prête pas attention aux mots en gras, qui sont des incises, la phrase dit que cette méthode n’est et n’a jamais été enseignée en France. Si l’on prête attention à ces mots on entend que c’est un peu plus compliqué, voire confus pour décourager les non-initiés, ce qui permet sans doute par la suite de répondre « ah mais je n’ai jamais dit que cela n’existait pas ! ». Ironiquement, moins d’un an plus tard, au 20h, David Pujadas affirme que

la vieille méthode syllabique est aujourd’hui largement dépassée et largement délaissée au profit des méthodes globales et semi globales.

En réalité comme le montre l’auteur, le but de la première émission était de contrecarrer les critiques contre la méthode globale parce qu’elles venaient de l’extrême droite. Que le fait soit avéré est alors de peu d’importance, ce pourquoi les journalistes peuvent changer du tout au tout de présentation. Pour finir en beauté, l’auteur relève que les journalistes ont réservé un très bon accueil à Réapprendre à lire un livre de deux sociologues qui, habilement, réhabilitent la méthode syllabique en la renommant « méthode explicite » contre les globales et semi globales renommées « pédagogies progressistes ».

L’effet de tout ceci est quand même de donner le sentiment au parent qui a expérimenté cette méthode d’être pris pour un imbécile et, en retour, de l’amener à cesser toute confiance dans les propos des journalistes.

En sortir ?

Le livre propose une solution que je trouve excellente, qui est de réinstaurer l’apprentissage des technique de discours, de la rhétorique qui lui semble l’instrument fondamental de l’égalité entre citoyens. En effet, la fin de cet enseignement en 1880 ne fut pas la fin de la rhétorique aux techniques de laquelle l’individu est de plus en plus exposé. Qu’elle s’appelle aujourd’hui communication n’a rien changé aux méthodes. Un tel enseignement pourrait permettre à chacun de décoder la langage médiatique qu’il soit celui des médias que cite le plus longuement l’auteur ou ceux de la réinfosphère dont elle souligne dans le dernier chapitre qu’elle utilise très exactement les mêmes méthodes et qui renforce donc la paranoïa et la tendance à la théorie du complot, ainsi que l’enfermement de chacun dans sa sphère informative.

Je suis personnellement très sensible aussi à l’appel de l’auteur à la pratique du débat véritable, c’est-à-dire du débat d’idées avec une diversité des points de vue et des invités dont les présupposés ne sont pas dissimulés (et pas seulement soulignés quand ils sont du mauvais côté, je l’ai entendu encore récemment sur France Culture à propos de Cuba), un débat qui ne serve pas, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui à faire passer les idées jugées correctes par le journaliste en invitant un contradicteur pour lui couper la parole et le ridiculiser. C’est ce qui fait ressembler de plus en plus ces débats à des jeux du cirque.

Former à la rhétorique, s’habituer au débat semble indispensable à l’auteur, faute de quoi le journalisme aura favorisé ce qu’il entend éviter, la montée des extrêmes, et, estime-t-elle dans une conclusion très radicale, au lieu de favoriser des personnes libres et responsables s’écroulera sous les coups de ce qu’il a lui-même produit « un gibier de dictature ».

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