Être

Le bonheur d’être simplement là

Photographie de Cyril Delacour « Le bonheur d’être simplement là ». 

Où es-tu ? Coucou, je suis là ! C’est mon premier souvenir du verbe être. Au tout début, nous sommes l’univers. Les lignes du verbe être ne sont pas tracées. Enfin, c’est ce que nous a appris Freud et que confirme Amélie Nothomb dans La métaphysique des tubes. Un bébé,

m’a-t-on dit, bien trop souvent à mon gout, est un tube digestif. A ce stade de son développement, écrit Amélie, nous appellerons Dieu le tube. Heureusement, un jour, nous nous découvrons dans un miroir, nous nous cachons derrière nos menottes comme si ne pas voir les autres nous dissimulait aux yeux multiples du monde extérieur, nous parlons de nous-même à la troisième personne. A partir de là, nous pouvons commencer à faire valdinguer les objets et dire non. Non équivaut bientôt à je suis.

Ensuite, on arrive en collectivité où l’on nous dit si l’on est bon élève, dissipé, bavard, bon ou mauvais camarade, bagarreur ou faible. Commence alors une comparaison infinie entre ce que nous sommes et ce que sont les autres, comparaison qui inclut bien vite les parents, les maisons, jusqu’aux voitures des autres. Mais les professeurs en ont décidé autrement puisqu’ils nous apprennent qu’être c’est penser. Viennent ensuite quelques difficultés. S’agenouiller dans un confessionnal pour livrer toutes ses pensées, surtout les mauvaises, réaliser que penser fait de nous un pauvre pêcheur (pécheresse a plus de connotations non ?). S’allonger sur le divan d’un psychanalyste pour retrouver ce qui est tout au fond, hors de toute conscience et maitrise, inaccessible à la pensée. Se voir sommer de dire si l’on est de droite ou de gauche et s’entendre répondre donc tu es de droite si l’on ne se sent ni d’un côté ni de l’autre. Être n’est pas simple. Ne dit-on pas qui suis-je, où vais-je, dans quel état j’erre ? (voire dans quelle étagère).

Être est aussi résister, et mon professeur d’anglais nous a ainsi expliqué le vers de Shakespeare Être ou ne pas être, c’est là la question. Le professeur d’espagnol, dans cette époque où les idoles staliniennes n’étaient pas encore tombées de leur piédestal, et où l’on n’attribuait pas encore cette citation à tout le monde et n’importe qui, préférait La Pasionaria et son Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux. Donc si l’on résume, vivre sans exister, c’est souffrir, exister sans vivre, c’est se révolter, et être tué. C’est pourquoi Brassens chantait mourir pour des idées d’accord mais de mort lente, d’accord mais de mort lente.

La complication ne s’arrête pas là et être veut dire bien d’autres choses qu’exister. Le lieu par exemple, anodin (je suis au bureau, rappelle-moi ce soir) ou primordial pour savoir si nous allons continuer à exister : nous espérons toujours que cela se passe comme dans la chanson et que nous puissions nous promener dans les bois pendant que le loup n’y est pas (si le loup y était, il nous mangerait). Loup y es-tu ? M’entends-tu ? Cela va finalement aussi avec l’heure et le moment car tant que le loup met sa chemise, il est encore possible de gambader. Et si après l’heure ce n’est plus l’heure, heureusement, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

De toute façon, d’après certains[1], peu de langues ont un verbe être et un seul avec une gamme de sens très large, comme celle du grec. Cette particularité nous a valu une polémique sur les dix catégories d’Aristote (1. la substance, 2. la quantité, 3. la qualité, 4. la relation, 5. le lieu, 6. le temps, 7. la position, 8. la possession, 9. l’action, 10. la passion), lorsqu’un linguiste fit remarquer qu’elles correspondent exactement aux sens du verbe être en grec ancien. Je ne lis pas vraiment les linguistes, surtout depuis le paratexte, mais je sais que l’espagnol a deux verbes être qui nous compliquent la vie à nous autres français. On croit que le verbe ser traduit la permanence, l’existence et les choses intangibles, et estar les états passagers, la santé ou la maladie, l’heure et le lieu par exemple. Mais, outre que le fait d’être française, d’avoir les cheveux châtains (où l’on utilise ser) ne sont guère des caractéristiques intangibles, surtout aujourd’hui où l’on peut changer radicalement d’identité, exister ne semble pas permanent puisqu’on dit estoy vivo pour faire constater que l’on est en vie (soy vivo veut dire je suis vif de caractère) et la mort non plus, puisqu’on dit estar muerto. La vie n’est pas simple.

L’un des grands débats que nous traversons est celui d’être ou avoir. Beaucoup de langues parait-il n’ont pas même de verbe avoir, traduit le plus souvent par une tournure avec le verbe être (c’est à moi !). C’est bien la preuve, parait-il, qu’avoir est un vilain verbe de la société de consommation. Comme le formule un internaute sur un forum de jeux vidéos Avoir une bagnole qui déchire sa race et qui fout la jalousie à la plupart rend-elle son propriétaire quelqu’un d’autre que celui qu’il est? . Le débat qui fait rage ensuite prouve bien la sensibilité de la question. Mais avoir des connaissances est fort utile à l’être. La poétesse Louise Ackermann[2] a écrit Être et avoir sont deux verbes aussi nécessaires dans la vie que dans la grammaire. D’ailleurs, nos jouets font partie de nous au tout début et ne circulent que progressivement quand nous sommes bien sûrs d’être sans eux. Et puis tout change parait-il puisque si les héros du roman de Perec, Les Choses, incarnaient l’esprit de cette société de consommation en cherchant passionnément à s’acheter des bricoles, aujourd’hui on loue absolument tout, des véhicules aux appartements. Nous serions entrés dans l’âge du faire. Tout se complique.

Alors, qui êtes-vous ? C’est la question 56 de L’étrange questionnaire d’Eric Poindron. Il suggère une réponse en quelques lignes à la manière de Félix Fénéon. Mais qui est Félix Fénéon ? C’est un critique d’art, journaliste et directeur de revues français qui n’est plus (depuis 1944). Il est à l’origine d’un genre littéraire : la nouvelle en trois lignes, par la transcription de dépêches d’agence, pour la rubrique des faits divers qu’il écrivit deux saisons durant, dans le journal Le Matin, en 1906. Cela donne par exemple – Onofrias Scarcello tua-t-il quelqu’un à Charmes (Haute-Marne) le 5 juin ? Quoi qu’il en soit, on l’a arrêté en gare de Dijon.

Je répondrai bien volontiers avec Albert Camus[3] Nous n’avons pas le temps d’être nous-mêmes, nous n’avons que le temps d’être heureux.

 

 

[1] Jean-Pierre Minaudier (Poésie du gérondif, le Tripode)

[2] Pensées d’une solitaire (1903)

[3] Carnets I (mai 1935 – février 1942)

 

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7 réflexions sur “Être

  1. Joli texte !
    J’ajouterai (en rendant à Arendt ce qui lui appartient) l’expression latine « inter homines esse » (« être parmi les hommes ») qui était synonyme de « vivre ». Autrement dit, « mourir », c’est « cesser d’être parmi les hommes ». Pas mal, non ?

    Cincinnatus

    Aimé par 2 people

  2. Que de chemins tracés qu’il faudra tenter de suivre, auquel s’ajoute celui ouvert par le titre : être.

    Non pas être ceci ou cela mais être tout court : peut-on être sans être quelque chose ?

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  3. article très plaisant et avec une si jolie photo d’enfant (d’où vient-elle, d’ailleurs?), mais pourquoi vous en prenez-vous aux linguistes, et notamment à ce pauvre Benvéniste, qui a été aussi un remarquable anthropologue et a beaucoup apporté sur les langues indo-européennes…

    Aimé par 1 personne

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