Amour

Pierre_Woeiriot02

Ainsi Amour inconstamment me mène. Ce vers du poème Je vis, je meurs de Louise Labé ainsi que la forme du texte, un sonnet d’inspiration pétrarquiste[1], soit la forme la plus achevée de la poésie amoureuse[2], dit assez que l’amour en est le sujet.

Ce sonnet a été écrit au XVIe siècle et publié en 1555 dans Œuvres. Il s’agit du huitième sonnet d’un recueil en comportant vingt quatre et il fait partie d’une suite : précédé par un sonnet sur l’espoir de la rencontre amoureuse il est suivi par un sonnet sur l’échappatoire au malheur inhérent à l’amour, échappatoire qui n’a lieu que dans le rêve, l’illusion.

Pour exprimer la confusion de l’amour, Louise Labé utilise des antithèses dès le premier vers –  Je vis, je meurs; je me brûle et me noie – et jusqu’à la fin du sonnet. Elle se place ainsi dans la ligne pétrarquiste de l’amour comme expérience déchirante pleine de contradictions (comme dans ces vers du Canzoniere de Pétrarque: et je crains et j’espère, je brûle et je suis de glace (Sonnet 134) ou  me rassure et m’effraye, me brule et puis me glace (Sonnet 178).

Malgré ces oppositions le texte est très rapide et lié avec des allitérations en M dans les vers déjà cités et jusque dans le dernier Il me remet en mon premier malheur.

Les rimes sont embrassées dans les quatrains, suivant la forme classique ABBA et sont toutes des rimes féminines, sauf celles des deux derniers vers. Suivant une forme moins habituelle, ces dernières rimes masculines semblent convoquer l’amant au moment de la conclusion du texte.

Louise Labé, par ces superbes sonnets, confirme ce qu’elle aurait écrit par ailleurs Le plus grand plaisir qui soit après l’amour, c’est d’en parler.

Je vis, je meurs…

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Sonnet VII :

On voit mourir toute chose animée,
Lors que du corps l’âme subtile part.
Je suis le corps, toi la meilleure part :
Où es-tu donc, ô âme bien-aimée ?

Ne me laissez pas si longtemps pâmée,
Pour me sauver après viendrais trop tard.
Las ! ne mets point ton corps en ce hasard :
Rends-lui sa part et moitié estimée.

Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse
Cette rencontre et revue amoureuse,
L’accompagnant, non de sévérité,

Non de rigueur, mais de grâce amiable,
Qui doucement me rende ta beauté,
Jadis cruelle, à présent favorable.

Sonnet IX :

Dès que je commence à prendre
le repos désiré dans mon lit doux,
mon triste esprit s’échappe de moi
et s’en va aussitôt vers toi.

Alors il me semble que dans mon tendre sein
je tiens le bonheur auquel j’ai aspiré,
et pour lequel j’ai soupiré si fort
que j’ai souvent cru me briser en sanglots.

Ô doux sommeil, ô nuit heureuse pour moi !
Plaisant repos, plein de tranquillité,
Continuez toutes les nuits mon songe ;

Et si jamais ma pauvre âme amoureuse
Ne doit connaître le bonheur dans la vraie vie,
Faites au moins qu’elle en ait l’illusion.

Louise Labé

Considérée comme l’une des plus grandes femmes de lettres du XVIe siècle, poétesse de l’école lyonnaise formée autour de Maurice Scève, Louise Labé reste cependant très mystérieuse. Ce que l’on sait d’elle reste hypothétique, son existence elle-même ayant été mise en doute[3].

Elle serait née en 1524 à Lyon et décédée en 1566. Elle était surnommée La Belle Cordière parce qu’elle était fille et femme de cordiers. Elle aurait reçu une éducation exceptionnelle pour une femme de l’époque, apprenant le grec et le latin mais aussi tous les arts des armes traditionnellement réservé aux hommes et se serait habillée en homme pour monter à cheval et s’illustrer aux jeux martiaux de la joute sous le nom de capitaine Loys. Elle aurait fréquenté les cercles intellectuels lyonnais et aurait eu une liaison adultère avec le poète Olivier de Magny, qui serait  l’inspiration de nombre de ses poèmes. En 1555, par privilège accordé par le Roi, elle est la seule lyonnaise de son temps à être publiée de son vivant. Le recueil fut réédité trois fois au cours de l’année 1556.

Poète féministe à l’image d’autres femmes de lettres du XVIe siècle, Louise Labé aurait revendiqué pour la femme l’indépendance de pensée, la liberté de parole amoureuse et le droit à l’éducation. Elle défendit ces thèses notamment dans un essai dialogué, le Débat de Folie et d’Amour.

La thèse suivant laquelle Louise Labé a été inventée par Maurice Scève  et ses amis poètes pour célébrer une Sappho imaginaire n’en porte pas moins une ambition féministe puisqu’ils auraient entendu créer un exemple pour encourager leurs partenaires féminines à entrer dans la lice poétique et littéraire, comme la soeur de François Ier, Marguerite de Navarre.

Sources

https://www.poesie.net/labe2.htm

http://www.litteratureetfrancais.com/article-louise-labe-sonnet-8-explication-de-texte-99794288.html

Louise LABÉ – Une vie, une Œuvre (émission de radio, France Culture, 1996) https://www.youtube.com/watch?v=TNYMEVJB_CM

Louise Labé chantée et lue

Dalbavie: Sonnets de Louise Labé. Jaroussky – ORF RSO Wien – C. Meister https://www.youtube.com/watch?v=LVrBQYVazps

Baise m’encor, baise moi et baise:

Tant que mes yeux, lu par Maria Casarès :

[1] Francesco Petrarca, en français Pétrarque (1304 1374), est un érudit, poète et humaniste florentin dont le Canzoniere, recueil dédié à Laure, a exercé une immense influence en Europe, et notamment sur les poètes la « Pléiade » (dont Ronsard) et chez le lyonnais Maurice Scève, qui fait partie, avec Louise Labé, de l’« l’École lyonnaise ». Le sonnet de Pétrarque, dit sonnet italien, comprend un huitain suivi d’un sizain. Le huitain est composé de deux quatrains, le sizain de deux tercets.

[2] Didier Coste écrit à propos de cette forme :« figement du désir courtois…traduit en stèle, par contention » (Didier Coste, Crise du/de sens et crise de/du vers).
[3] Marc Fumaroli « Louise Labé, une géniale imposture »

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