Volupté

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A propos de « Jouir comme une sainte et autres voluptés» de Pascal Ory, Mercure de France, 2017, coll Traits et portraits.

Ce petit livre délicieux tresse habilement un autoportrait de l’auteur, historien du XXe siècle, en contrepoint d’une description minutieuse et subtile de la célèbre sculpture en marbre du Bernin L’extase de sainte Thérèse, qui orne la chapelle de Santa Maria della Vittoria à Rome.

L’extase de sainte Thérèse représente une transverbération, le transpercement spirituel du cœur par un trait enflammé (d’amour), un phénomène mystique qui relève de la tradition catholique. Celle relatée par Thérèse d’Avila (1515-1582) est la plus célèbre et est depuis commémorée tous les 26 aout. Un ange est  apparu à ses côtés « dans une forme corporelle ». D’une merveilleuse beauté, il tient à la main un dard en or à large pointe qu’il enfonce à plusieurs reprises dans son cœur et « toutes les fois qu’il l’en retirait il m’arrachait les entrailles et me laissait brulante d’un si grand amour de Dieu que la violence de ce feu me faisait jeter des cris mêlés d’une si grande joie que je n’avais pas désir d’être délivrée d’une douleur si agréable ». L’œuvre du Bernin, finement décrite par l’auteur, exprime cette expérience d’une façon tellement ressemblante à celle de la jouissance que tous les visiteurs et bien d’autres depuis l’ont abondamment commentée. Ainsi, au vu de la sculpture, un jeune conseiller à la cour de Bourgogne nota « Si c’est ici l’amour divin, je le connais ». Et Lacan note : « Pour ce qui est de jouir, c’était le pompon ».

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L’Extase de Sainte Thérèse

Les six chapitres ( Ego, Opus, Locus, Religio, Eros, Et Nihil), et les  23 illustrations du livre parcourent l’histoire personnelle, religieuse et culturelle en tirant le fil des plaisirs et de leur relation à la religion, en opposition à :

Saint Augustin, ce grand malheureux, maître de tous les puritanismes (qui) parce qu’il a été le sujet de toutes les tentations, a imaginé trois désirs condamnables : désir de jouir, désir de dominer, désir de savoir. Que tout trois réunis résument l’histoire humaine dit assez l’inhumanité d’un tel système.

Le projet est de livrer une vision de l’individu par morceaux, à l’image de la présentation des détails de la sculpture, et d’une époque individualiste, fragmentée, dans laquelle, revendique l’auteur, «  ce qui me réunit, ce sont mes voluptés ».

La première de ces voluptés est celle de l’écriture, une activité sous l’influence d’un père journaliste. Pascal Ory la décrit comme une activité empreinte d’excitation, de « bandaison », de « décharge », néanmoins en concurrence avec l’amour (Après avoir fait l’amour Balzac disait : « encore un roman de perdu ! »).  Cette œuvre de l’écrit sculpte bien un matériau, autre que le marbre, le temps. Vient ensuite la volupté du savoir, qui nous vaut de belles pages sur le « bon élève » devenu historien (et que veut dire historia sinon enquête, nous confie-t-il). Prolonger, amplifier, raffiner le plaisir de la contemplation de l’œuvre en entreprenant de comprendre, d’embrasser tout ensemble les tenants et les aboutissants, « ce qui l’explique- ce qui la déplie- rien de plus et c’est ce rien de plus qu’on appelle le savoir ». Le désir de savoir, écrit Pascal Ory, est le désir suprême car c’est lui qui conduit à explorer toutes les philosophies, les religions, les esthétiques, toutes les voluptés qui font que la vie terrestre « n’est pas une triste vie ». La volupté du sexe, sujet évident de la sculpture, est l’occasion de revenir sur la découverte de l’amour et sur l’histoire religieuse, la tension entre puritanisme et sensualité, les liens et les nuances entre le sexe et la domination. Cette subtilité est aussi une critique d’une époque moralisatrice et simpliste.

Ce chapitre lui permet aussi d’aborder la lutte entre catholicisme et protestantisme qui est le contexte de l’œuvre du Bernin -« un exemple parmi tant d’autres du choix sensualiste de l’Eglise catholique»-, à laquelle s’identifie le destin français comme le destin des États-Unis au protestantisme. Mais la victoire finale appartient (et appartiendra ? )  au protestantisme et je ne résiste pas à une longue citation sur ce sujet:

Le monde d’aujourd’hui leur ressemble…La modernité a été presque exclusivement protestante. Les trois révolutions qui l’ont fondée –la néerlandaise, l’anglaise, l’américaine- le furent toutes. Le protestantisme fut leur énergie alors que la première révolution en terre catholique –la française-, quatrième de la série, se fera contre l’Eglise, qui mettra plus d’un siècle à s’y soumettre, c’est-à-dire trop tard : la laïcité à la française vient de là. ..Le XXIe siècle sera hygiéniste et moraliste, il interdira la corrida et, contre la sophistication sensualiste, prônera le safe sex et encouragera le binge drinking. …Les catholiques sont plus réjouissants que les protestants mais ils sont le passé…On me dira qu’il existe à la surface de la planète des tas de sociétés communautaires et autoritaires, les sociétés musulmanes parcourues de soubresauts rigoristes, par exemple, et que la figure post moderne de l’universel, de l’engagement et du martyre s’appelle le djihadisme. Cela dépend de l’avenir qu’on lui prédit…S’ils ne sont que des « réactions » ou des « restaurations » comme l’Occident en a connu …si cette forme postmoderne de l’universel, de l’engagement et du martyre est destinée à connaître le même sort que sa forme bolchevique et la forme fasciste -c’est-à-dire une défaite intégrale- alors rien n’empêchera les sociétés musulmanes  de suivre le même chemin que les chrétiennes, les confucéennes ou les hindouistes : à devenir urbaines, économiques et individualistes, bref : protestantes.

Athée, fils d’un homme qui faillit être prêtre, élève du grand historien catholique Jean Delumeau, Pascal Ory estime qu’ « il y  a un grand intérêt à être un athée de culture religieuse » car l’on connait « la composition chimique de la drogue en usage » et l’on « sait repérer l’omniprésence du dieu dans un monde qui l’a officiellement évacué », avec les religions de substitution qui sont partout sous le nom de « valeurs ».

Je vois dans le dernier chapitre Et Nihil (Et puis rien) une philosophie du livre : le plaisir n’est pas forcément contradictoire avec le tragique. « Peut-être bien qu’il s’en nourrit ». Les pages finales sur le « revenir » me touchent bien entendu particulièrement :

Le bonheur, comme son nom l’avoue, est l’espace d’un individu et le temps d’un moment de grâce qui ne vaut que par le souvenir… Voila pourquoi je ne suis pas de ceux qui n’aiment pas revenir sur les lieux où ils ont vécu – au reste, par définition, il ne s’agit pas de lieux mais de temps-. J’aime revenir. La reconnaissance me plait mais la disparition ne me tue pas. Je jouis du retour pour le retour. La machine à remonter le temps ne nous ramène pas en enfance. Elle fait revenir observer adulte l’enfant que vous avez été. … Tout est plaisir à ceux qui aiment le plaisir. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Et ce qui le meut ne l’est pas non plus : retrouver la sensation, encore et encore. Encore est un très beau mot de l’amour.

 

La collection

Dirigée par Colette Fellous, elle accueille et réunit écrivains, poètes, cinéastes, peintres ou créateurs de mode. Chacun s’essaie à l’exercice de l’autoportrait. Les textes sont ponctués de dessins, d’images, de tableaux ou de photos qui habitent les livres comme une autre voix en écho, formant presque un récit souterrain.

L’auteur

Pascal Ory, historien du XXe siècle, est aussi critique gastronomique, critique de bande dessinée, cinéphile et auteur en 2016 de « ce que dit Charlie. Treize leçons d’histoire ».

Sa page sur le site du Centre d’histoire de Sciences Po.

Marie-Françoise Masson, La Croix, Dossier. « Pascal Ory, l’œil lucide et critique sur la société »

Vidéo: Pascal Ory présente son livre sur Charlie

 

Sur BFMTV à propos du terrorisme et du populisme, du nationalisme et du patriotisme

Et, d’actualité immédiate, son analyse de la situation politique engendrée par l’élection d’Emmanuel Macron (possible et non réalisée au moment de l’article)

 

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5 réflexions sur “Volupté

  1. Merci pour cet intéressant article qui renvoie à la polysémie de la martyrologie chrétienne et de ses aspirations. Cette transverbération est une magnifique métaphore du désir réprimé puis sublimé dans une intimité prétendue avec Dieu. La statue du Bernin, comme souvent, est fascinante dans son expressivité inconsciente du corps qui semble s’abandonner, des plis de la robe de bure qui fixent un écrin de pudeur entre cet élan transmué en extase mystique faute de pouvoir crier à l’absolue jouissance physique.

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