Querelle

PJ-Toulet-copie-1

Paul-Jean Toulet a écrit un fort beau poème sur la querelle amoureuse (et beaucoup d’autres très beaux poèmes bien sûr!).  Une dispute de courte durée comme l’indique le passé simple du premier vers de Boulogne : « Boulogne, où nous nous querellâmes ».

Dispute qui mène inéluctablement à la réconciliation sur l’oreiller («Ainsi l’amour naît des combats :/Le dieu Mars est son père»). Comme souvent dans les textes de Paul-Jean Toulet, le grand thème de l’amour et de l’ardeur des passions est imprégné de sensualité et d’humour : «Ah ! de te voir nue en chemise,/Quel devint mon émoi !», «On était seuls (du moins j’espère)».

Le poète a pratiquement inventé, semble-t-il, la forme poétique adoptée dans Boulogne, la contrerime. Elle est en effet très rarement utilisée dans l’histoire poétique, en dehors de Leconte de Lisle, au XIXe siècle.  Elle comprend un nombre variable de quatrains, généralement deux ou trois, formés de vers de huit et de six syllabes, ou de douze et dix. Toulet construit la contrerime suivant deux principes de déphasage : le vers long est suivi du vers court (ici 8/6/8/6) ce qui donne un rythme que le poète accentue en choisissant les rimes embrassées (ABBA): l’octosyllabe rime avec ainsi un hexasyllabe, à « contre-longueur », selon l’expression de Toulet. Un rythme différent, discordant avec celui de la métrique, dont il résulte une tension de l’expression. Condensée en quelques vers, la pensée atteint une forme de pureté poétique, dont la légèreté est enrichie par le jeu des sons, des ruptures, des ressemblances et des effets de surprise. Enfin, Paul-Jean Toulet utilise très souvent l’ellipse en supprimant tous les termes qui ne sont pas indispensables pour alléger : « La nuit fut ; ni, rentrés chez moi,/Tes fureurs plus de mise » (entendons : « La nuit fut ; une fois que nous fumes rentrés chez moi, tes fureurs ne furent plus de mise »)[1].

Boulogne

Boulogne, où nous nous querellâmes
Aux pleurs d’un soir trop chaud
Dans la boue ; et toi, le pied haut,
Foulant aussi nos âmes.

La nuit fut ; ni, rentrés chez moi,
Tes fureurs plus de mise.
Ah ! de te voir nue en chemise,
Quel devint mon émoi !

On était seuls (du moins j’espère) ;
Mais tu parlais tout bas.
Ainsi l’amour naît des combats :
Le dieu Mars est son père.

Paul-Jean Toulet

De lui, on ne sait souvent que deux vers  du poème En Arles (sans que tous sachent à qui les attribuer ) : « Dans Arles où sont les Alyscamps… » et « Prends garde à la douceur des choses ». Son œuvre poétique ne compte que deux volumes, Les Contrerimes et les Vers inédits. Il n’a tenu entre ses mains ni l’un ni l’autre de ces recueils, car Les Contrerimes ont paru en février 1921, six mois après sa mort, et les Vers inédits beaucoup plus tard, en 1938.

Paul-Jean Toulet nait à Pau un 5 juin 1867, au numéro 16 de la rue d’Orléans, d’une famille béarnaise, possédant des biens à l’Ile Maurice, dans l’Océan Indien. Il perd sa mère à sa naissance et, tandis que son père gagne  l’Océan Indien, il est confié à un oncle. Il rejoint l’île Maurice à l’âge de 18 ans pour trois ans, puis séjourne un an à Alger où il publie ses premiers articles et écrit du théâtre ainsi que des sonnets. Il mène une vie de dandy et commence à consommer de la drogue. Sa fortune s’épuise peu à peu. De retour en France, Toulet collabore alors régulièrement à La Vie parisienne et ses premiers romans paraissent. Il visite les spectacles et expositions, vit en noctambule et se lie avec L. Daudet, J.-L. Vaudoyer, E. Henriot, J. Giraudoux, L. de la Salle, qui le décriront ainsi :

recroquevillant dans les bars sa solitude et ressassant peut-être sa jeunesse et ses amours mortes ; d’un maintien aristocratique, plein d’humour et de dédain ; s’exprimant en phrases courtes, sèches, péremptoires, cuisantes et incisives ; bretteur, duelliste, fréquentant les gens du monde, fuyant le bourgeois et descendant volontiers dans la bohème.

De novembre 1902 à août 1903, il effectue, en compagnie de son ami Curnonsky, « le prince des gastronomes » une mission en Extrême-Orient afin de « couvrir » l’exposition de Hanoï. Ils visitent Singapour, Canton, Saïgon, Hong-Kong, Ceylan et Pondichéry. En 1908, à court d’argent, Paul-Jean Toulet devient le collaborateur et le «nègre» d’Henry Gauthier-Villars dit Willy (ex-mari de Colette), et, pour survivre, écrit des articles et chroniques qu’il donne à de nombreuses revues. Il fréquente le salon très couru d’Anna de Noailles et celui d’Augustine Bulteau qui le prend sous sa protection.

Sa gloire littéraire commence à poindre. Quelques poètes, dont Francis Carco, lui demandent de rassembler ses poèmes. Il quitte définitivement Paris en 1912 pour s’installer chez sa sœur, près de Libourne, puis à Guéthary (pays Basque), où il se marie. Malade depuis des années, atteint de tuberculose, ayant abusé de la drogue, il décède en 1920. Il fut reconnu comme un maître par les jeunes poètes de l’Ecole Fantaisiste (1911) tels Derême, Carco, Pellerin et Vérane. Jorge Luis Borgès, dans ses entretiens privés avec Jean-Pierre Bernès, son éditeur dans la Pléiade, déclarait qu’il tenait Toulet pour l’un des plus grands poètes français avec Verlaine. Senghor, quant à lui estimait:

Peut-être, parce que je ne suis pas « né Français », je n’ai pas de peine à classer Paul-Jean Toulet. Je le fais parmi les plus grands poètes : ceux qui réunissent, en symbiose, les trois qualités majeures du Poète : l’image analogique, la mélodie et le rythme vivant, fait de parallélismes asymétriques.

Frédéric Martinez, dans sa biographie de 2010, Prends garde à la douceur des choses ; Paul-Jean Toulet, une vie en morceaux  écrit : « L’homme qui voulait prendre garde à la douceur des choses se rendit à celle des mots », puis « Maîtriser la langue à défaut d’avoir prise de la vie, voici peut-être le véritable enjeu de son œuvre, celle d’un poète authentique ».

Hormis ses poèmes et quelques pièces de théâtre, Paul-Jean Toulet a laissé deux romans : La Jeune Fille verte (1901) et Mon Amie Nane (1905) qui trace le portrait, empreint d’érotisme, d’humour et de mélancolie, d’une demi-mondaine de la Belle époque. Il a aussi laissé une longue correspondance avec Claude Debussy.

Sources et éléments bibliographiques

Les Contrerimes, Poésie/Gallimard.

Œuvres complètes, édition présentée et annotée par Bernard Delvaille, Bouquins, Robert Laffont, 1986

Frédéric Martinez, Prends garde à la douceur des choses. Paul-Jean Toulet Une vie en morceaux. Tallandier

Lettres à soi-même (1899-1910), Le Divan, 1927 (éd. Henri Martineau) ; Éd. du Sandre, 2005. Postface Frédéric Beigbeder

Correspondance P.-J. Toulet-Francis Carco, in Amitié avec Toulet suivi des lettres de Toulet à Francis Carco et d’une note de l’éditeur, Le Divan, 1934

Correspondance P.-J. Toulet-Claude Debussy (1910-1919), Éd. du Sandre, 2005

Correspondance P.-J. Toulet-Emile Henriot (1910-1919), Mercure de France, 1959

Académie française, 15 décembre 1983, Un Poète : Paul-Jean TOULET par M. Jean MISTLER

Christian Richard sur le site La cave à poèmes, soirée Paul-Jean Toulet.

Sur le site La Pierre et le sel, Paul-Jean Toulet

Sur le site Florilège, Paul-Jean Toulet.

Enfin,  il est béarnais comme moi et je ne résiste pas à la tentation de caser un article de La république des Pyrénées sur lui.

[1] Mélanges sur la littérature de la Renaissance à la mémoire de V.-L. Saulnier. Librairie Droz, 1984, Yves-Alain Favre.

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5 réflexions sur “Querelle

  1. Merci pour cette découverte, je ne connaissais pas du tout ce poète ! Le poème Boulogne est intéressant par les images que chaque strophe porte et emporte en elle. Toutefois, je ne trouve pas l’ensemble extraordinaire, même si la persistance des images après la lecture se fixe et demeure pleinement. J’aime beaucoup cette allusion à la nudité couverte de cette chemise que l’on imagine transparente à l’oeil du poète. « Ah ! de te voir nue en chemise,
    Quel devint mon émoi ! » De plus, le vers ponctué par l’exclamation laisse entendre toute la dimension physique, voire turgescente, de l’effet produit sur celui qui contemple l’arrivée de la femme désirée.

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