Poètes

cv-comme-un-bal-de-fantômes-325x495

A propos de « Comme un bal de fantômes. Camaraderie et chemins chuchotés ». Eric Poindron, Le Castor Astral, 2017, coll Curiosa & Cætera.

Comme un bal de fantômes est, selon son auteur, un « roman-poème en fragments », une « collection de poésies résolument narratives ». C’est aussi un hommage aux poètes et aux amis, aux poètes qui se trouvent, qu’ils soient morts ou en vie, être des amis.

Avec une merveilleuse érudition, Eric Poindron nous invite à rencontrer des poètes et à sentir combien ils sont liés entre eux. On sait que la poésie, mais elle n’est pas seule, est faite d’emprunts et d’influences : les textes se répondent, les phrases et les formes se complètent ainsi que j’ai pu l’évoquer à propos de Louise Labé. Le propos de l’auteur est différent ici: il nous fait entrer dans l’esprit du poète pour qui chaque lieu, notamment, appelle un vers, un poème et un poète. Ces liens subtils, ces lignes invisibles que le poète saisit le relient aussi aux amis car, comme l’écrit Poindron : « Il faut toujours inviter ses amis dans les livres pour que les livres deviennent la vie. »

C’est pourquoi ce libre batifole[1], papillonne, va de lieu en lieu comme de fleur en fleur, au gré de l’improvisation : « Certes/ les papillons ont perdu de leur éclat/ mais à bien se souvenir/ils volent encore ça et là/intrépides et multicolores ». J’aime cette façon de parcourir la littérature qui est aussi la mienne dans ce blog (au point que l’on a pu me dire je ne vois pas bien où vous voulez en venir).  Pour rendre hommage à Eric Poindron, je vais donc écrire sur ce livre comme je lis souvent, en citant des vers que j’ai soulignés, au gré du plaisir et des échos qu’ils éveillent.

Comme l’écrit Eric, citant Borges : « Que pouvons-nous bien chercher dans le grenier, si ce n’est une accumulation de désordre ? ». Ainsi le poète parle-t-il du temps, des machines à écrire, des mots qui commencent par biblio, de la Tour Saint Jacques et des papillons de Crimée sur lesquels écrit Nabokov, des insomnies, de la natation (« On disait chez les Grecs/Pour désigner un ignorant/Il ne sait ni lire ni nager »), des tables (« pour écrire ou jubiler toutes les tables sont bonnes »), des gens qui se perdent, de la rupture et de la novlangue avec « Process corporate ». Il y a même un texte sur le métropolitain (alors que je pensais déjà reprocher à Eric Poindron ce manque terrible à propos des lieux de Paris) : « les stations aériennes défilent/les téléphones grésillent/et les mendiants mendient/les nuages ne se prononcent pas ».

Pour ne pas faire mentir mon versant analytique (on ne se refait pas) je vais évoquer quelques-uns des fils rouges que je perçois. Tout d’abord, le temps. Le livre est divisé en cinq saisons (nous voyons deux fois l’automne) et une nuit (« Après vingt trois heures et ensuite») et le passage du temps est l’un des thèmes majeurs comme l’indique aussi l’idée même de nous faire croiser des poètes morts et vivants, de nous raconter certaines scènes de telle façon que nous en devenons contemporains. Il écrit « Pour se souvenir que les choses qui existent n’existent pas/pour rien ».

C’est aussi une poésie qui remonte le temps vers l’enfance. Eric Poindron fête ses 50 ans ou plutôt, comme l’écrit son préfacier Jean-Marie Gourio, ses « cinq fois dix ans. Il m’avait bien semblé que tu étais cinq gamins enfermés dans un grand ». L’enfance, ici, c’est aussi (surtout) le merveilleux, les fées de Paul Fort et le mystère  : « L’enfance est un Yügen[2]/ Le Mystère/Une collection de petits secrets aussi/Sans couleur a priori/Et pourtant je les aie notées, je m’en souviens ». Et, « A l’instar de l’enfance, l’écriture toute entière, est Yügen/Et brin de lilas. »

Dernier de mes fils rouges dans ce livre : la quête du père. Constamment présent, par petites touches, notamment par des objets dont on sait combien ils comptent pour l’auteur, ainsi : « Des boussoles en laiton comme celle de mon père ») il se voit dédicacer l’un de mes textes préférés :

VAISSEAU ENNEIGE/PEUT-ÊTRE/ET FANTÔME

A mon père Gérard, né un 26 janvier

«En ce temps-là le charbon
Était aussi précieux
et rare que des pépites d’or
et j’écrivais dans un grenier
où la neige, en tombant par
les fentes du toit, devenait bleue »

Pierre Reverdy, La lucarne ovale

Dans un grenier de l’enfance
une page déchirée fragile
que le temps avait jaunie en patience
s’était imposée ma rêverie.

Un dessin précis/ du trait de la technique et du silence
représentait un trois-mâts fantomatique aux prises
avec les terres froides
et les mers de glace
Immobilisé comme le sont les mouettes
victimes des boues noires.
Le vaisseau fantôme grinçait encore
me questionnait
m’appelait à l’aide.
ou il me semblait
il est si difficile de dessiner les flocons à l’encre de Chine.

Aujourd’hui encore, je ne sais comment faire
pour qu’il reprenne sa route.
sous le chemin il y avait cette légende :

« Lorsqu’enfin le jour se leva les occupants de La Flore
Constatèrent que le champ de glace s’étendait à perte de vue. »

La Flore était prisonnière à jamais
et je n’ai jamais su de quel livre avait dérivé le navire.

Aujourd’hui je l’ai encadré.
aujourd’hui encore je cherche à le libérer.

J’ai tout essayé pour faire fondre la glace.
réussirais-je un jour à libérer mon fantôme ?
il me semble qu’à chaque fois les glaces se reforment.
alors je continue.
J’invente. Je déneige.

Mon navire de papier et de glace
met à mal mes enfances certitudes.
et toujours à flot mon imagination.

Eric Poindron

Né en 1966, Eric Poindron est écrivain éditeur, écrivain, critique littéraire et collectionneur.

Originaire de Reims, il y a créé en 1996 les Éditions du Coq à l’Âne et dirige aujourd’hui pour Le Castor Astral la nouvelle collection Curiosa & cætera qui « édite et réédite des ouvrages méconnus, insoupçonnables ou iconoclastes. Objets littéraires illustrés à la facture soignée et à la typographie raffinée, les livres curiosa & cætera  réconcilient les amateurs de bibliophilie et les curieux avides de textes insolites. »

Il s’intéresse à la petite histoire de la littérature et à ses excentricités : auteurs mineurs, petits éditeurs, bibliophilie, fous littéraires, sciences inexacts ou para-littérature. Il lui arrive aussi d’écrire sur la gastronomie, les vins et les alcools. Il est l’auteur notamment de:  « Riccardo Freda, un pirate à la caméra » (Actes Sud, 1995), « Paul fort comme un poète » (Éditions du Coq à l’Âne,1998). Parmi ses derniers titres : « L’Étrange Questionnaire », (Les Venterniers) et « La Chambre forte », (Le Castor Astral).

Il anime au quotidien un cabinet de curiosités en ligne.

Interview sur ActuaLitté Éric Poindron : « Pour des beaux livres, il faut de bons ingrédients » Orianne Vialo – 05.09.2016

 

[1] L’auteur ayant dirigé les éditions du Coq à l’âne, peut-être en raison des vers « Je te supplie de m’excuser / Si du Coq à l’âne je vais sautant / Et que ta plume en fasse autant » (Clément Marot)
[2] Au Japon, mystère ineffable, indicible

Publicités

Une réflexion sur “Poètes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s