Ivresse

 

 

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Le poème d’Apollinaire[1] que j’ai choisi aujourd’hui me parait exprimer parfaitement l’ivresse. Pas l’alcoolisme mais l’ivresse occasionnelle ou la griserie légère qu’offre le vin. Sans doute est-ce une vision optimiste très personnelle mais je tiens à cette idée

que le vin, ou les cigarillos, font partie des plaisirs de la vie à condition de garder le sens de la nuance. Bref, cette introduction faite, quelques lignes pour vous présenter le poème.

L’ivresse est l’un des thèmes majeurs de l’œuvre d’Apollinaire. Son recueil Alcools en atteste notamment, par son titre bien entendu mais aussi parce qu’il comporte des références littérales à l’alcool et à l’ivresse, des évocations des tavernes, brasseries, auberges et caveaux, des images poétiques en rapport avec l’alcool et la vigne.

De quel alcool s’agit-il ? Avant de trouver, en octobre 1912, son titre définitif, Apollinaire avait songé à intituler le recueil Eau de vie. Comme l’écrit Jean-Michel Maulpoix, le titre qu’il choisit finalement se démarque par sa désignation abrupte,

délivrée des pathologies morales dépressives qui avaient jusqu’alors accompagné aussi bien les ivresses baudelairiennes que la verlainienne absinthe ou les rimbaldiennes taches de vin bleu mêlées de vomissures. L’alcool est assimilé par Apollinaire à la vie même…. Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie/Ta vie que tu bois comme une eau de vie. .. Plus précisément, le motif de l’alcool établit un parallélisme entre vie et poésie qui en lui se confondent en une même intensité ou brûlure. Au dépressif enivrement des buveurs d’absinthe et des fumeurs d’opium se substitue l’idée d’une euphorique ivresse collective. L’alcool d’Apollinaire … rend plutôt possible une espèce d’ébriété cosmique, une inflammation lyrique, la saoulerie des chants d’universelle ivrognerie.

Le poème Nuit rhénane a été écrit au cours d’un voyage en Allemagne en 1901-1902. Apollinaire y accompagne  la vicomtesse de Milhau et sa fille Gabrielle, dont il est le précepteur. Il y tombe amoureux d’Annie Playden, la gouvernante anglaise de Gabrielle, née comme lui en 1880. Une idylle se noue, mais Annie Playden tergiverse et finit par lui signifier, vraisemblablement au printemps 1902, un refus catégorique avant de repartir en Angleterre[2]. Apollinaire reste en Allemagne jusqu’à la fin de son contrat en aout 1902. C’est dans cette période qu’ont été écrits près de la moitié des poèmes d’Alcools.

Apollinaire et Anne Playden à Londres en 1904

Apollinaire et Annie Playden à Londres en 1904 Bibliothèque historique de la ville de Paris (BHVP)
fonds Apollinaire, donation Adéma © BHVP

Ce poème introduit la série des Rhénanes, inspirées des Volkslieder (chansons populaires) qu’Apollinaire écoutait pendant son voyage entre les villages de Honnef et Neu-Glück, sur la rive droite du Rhin, où il passait des heures avec les villageois, les écoutant parler et surtout chanter les vieux lieds du pays, qu’il se mêlait aux réjouissances bruyantes et aux beuveries.  Composé en alexandrins avec des rimes alternées, le texte est proche du sonnet classique de quatorze vers –mais il en a treize-, en deux quatrains et deux tercets –mais il a trois quatrains et un vers final, ce qui produit un déséquilibre ou une surprise. Il s’ouvre et s’achève sur le verre de vin du poète. Le premier vers  « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme», emploie un épithète rare (trembleur) qui, avec le mot flamme, donne un sentiment de mouvement. On retrouve le mouvement dans la partie centrale du texte avec le Rhin ivre dans lequel l’or des nuits tombe « en tremblant ». Une lutte semble ensuite s’instaurer entre l’écoute du chant d’un batelier qui raconte sa vision de sept femmes aux longs cheveux verts et la volonté de résister à ce qui apparait comme un maléfice. Pour évoquer la menace mais aussi la séduction de ces visions, Apollinaire écrit que la voix du batelier « chante toujours à en râle-mourir », et que les fées aux cheveux verts « incantent » l’été, un néologisme dérivé du latin incantare : charmer, enchanter. Mais le dernier vers, mis en valeur parce qu’isolé, intervient comme une rupture, un retour à la réalité : « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire ».  Le verre de vin exprime ainsi le sortilège et sa rupture.

 

NUIT RHÉNANE

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

 

Quelques sources

 

Jean-Michel Maulpoix, Alcools, de Guillaume Apollinaire, notes de cours,

Apollinaire commence « La Chanson du mal-aimé », Printemps 1903. Michel Décaudin, éditeur de l’œuvre complète d’Apollinaire sur le site des célébrations nationales

Roger Barny, Etudes textuelles, Presses Univ. Franche-Comté, 1997 –

Sur Apollinaire et sur ce site, à propos d’Artilleur, et de Cor de chasse

 

[1] Oui, je sais, encore lui !
[2] « En novembre 1903, Apollinaire a l’occasion d’aller à Londres et de tenter de renouer avec Annie retournée chez ses parents. Contrairement à ce qu’on a longtemps cru, et à ce qu’elle-même en a laissé entendre à la fin de sa vie, cette rencontre, si elle ne fut pas exempte de tensions, ne s’acheva pas sur un échec. Les jeunes gens s’écrivirent pendant l’hiver (elle lui demande quand il viendra la voir, elle signe « Ta gentille chérie ») et envisagèrent une nouvelle rencontre. De fait, il retourna à Londres en mai 1904. Ici encore, la vérité ne répond pas aux idées admises. Ce second séjour ne s’acheva pas comme on l’a dit sur une rupture définitive, qu’aurait confirmée le départ d’Annie pour l’Amérique. L’accord semble au contraire trouvé. Apollinaire rentre heureux et confiant, écrivant dans son Journal qu’il a passé «un mois exquis» à Londres, et une lettre qu’Annie lui envoie à Paris ne fait que confirmer ses espoirs. On ignore ce que furent les mois suivants. Mais au début de 1905 on devine l’amoureux inquiet, troublé par les probables atermoiements d’Annie, sans doute au courant des projets américains, cette fois réels, de la jeune fille (il songe lui-même en dernier ressort à trouver un poste d’enseignant outre-Atlantique). Bientôt il se persuade qu’elle est définitivement perdue. C’est alors qu’il reprend son poème La chanson du mal-aimé, qu’il a quelque temps songé à intituler « La Fausse bien-aimée », et lui donne la structure que nous lui connaissons aujourd’hui, mais non encore sa forme définitive. S’il en annonce la publication dès avril 1905, la « Chanson » ne verra le jour que dans le Mercure de France du 1 er mai 1909, sans la « Réponse des Cosaques Zaporogues au sultan de Constantinople » ni la dédicace à Léautaud et l’épigraphe « Et je chantais cette romance / En 1903… », qui n’apparaîtront que dans Alcools en 1913 ». Apollinaire commence « La Chanson du mal-aimé », Printemps 1903. Michel Décaudin, éditeur de l’œuvre complète d’Apollinaire.

 

 

 

 

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