Conservateur

 

9782264069863

A propos de « Au paradis des manuscrits refusés » de Irving Finkel, 2016, JC Lattès, 10-18

Voici un livre dont les critiques ont été unanimes à souligner l’humour mais qui semble avoir laissé certains lecteurs sur leur faim au motif qu’ils n’y trouvaient ni ligne directrice ni suspense. Il me semble que c’est parce qu’il s’agit d’un livre pour tous ceux

qui sont familiers avec le monde des archives et des bibliothèques, un livre pour et sur ces gens merveilleux que sont les conservateurs (curators en anglais), les conservateurs d’archives, de musée, de bibliothèque, parfois conservateurs tout court.

Le Dr Patience (si bien nommé pour ce métier) dirige la Bibliothèque des manuscrits refusés par tous les éditeurs, allégorie des lieux où l’on conserve des archives que la plupart rêvent de jeter.

Où nous emmène l’auteur avec son conservateur ? Il nous réapprend l’auto-dérision ce qui n’est pas rien par les temps qui courent, en nous faisant rire de tous les travers des bibliothèques et centres d’archives. C’est déjà beaucoup même si cela a déjà été fait par  exemple par Umberto Eco dans son Da Biblioteca. Le Dr Patience nous distrait aussi avec des lettres de refus d’éditeurs proprement hilarantes et lues par l’équipe pour se remonter le moral.  Mais il nous montre surtout comment tirer quelque profit du monde moderne tout en résistant à ses pires travers.

Le conservateur est un héros capable d’opposer une résistance aux travers du monde moderne, résistance fondée non pas sur la force, la communication ou l’affrontement mais sur la souplesse intellectuelle et un sens de l’ironie sans faille. Ainsi se débarrasse-t-il d’une société de production qui envoie une jolie et fausse étudiante en littérature enfantine car « cette ridicule bibliothèque doit regorger de bonnes idées dont personne ne fait rien » et qu’ « une seule idée géniale suffira pour donner du grain à moudre aux scénaristes » (et cette idée que leurs fonds aient une quelconque valeur commerciale provoque une vague de dépression dans la bibliothèque, et relance le projet d’un « Guide du visiteur importun »). Ainsi esquive-t-il une émission de télévision type télé réalité, une campagne de « sensibilisation » proposée par le chef du département fiction, ainsi met-il à la porte l’employée déchainée que tout le monde se refile pour s’en débarrasser, comme dans toute bonne administration qui se respecte. La méthode pour échapper à une sorte de Comité hygiène et sécurité est à la fois radicale et subtile : ses inspecteurs, laissés libres par un des conservateurs trop occupé « à la rédaction d’une note de bas de page vraiment délicate », sont victimes, au cours d’une visite des caves, d’une chute de caisses (« qui auraient sans doute du porter l’étiquette ne pas regarder en dessous-piles instables »)  ; la bibliothèque évite ainsi le remplacement de l’escalier du XVIIIe siècle par des modèles « de première qualité, en tubes de métal rouge brillant, qui laisseraient un éléphant récupérer un livre sur n’importe quelle étagère en toute impunité ». C’est toujours avec la même subtilité que le conservateur et son équipe se débarrassent des procéduriers qui se multiplient avec les avocats, et de cambrioleurs bas de plafond, qu’ils éloignent en prétendant que la bibliothèque est une couverture pour une unité de recherche sur la guerre bactériologique, le tout en robe de chambre et dans un échange courtois et cultivé.

Encore plus subtilement le docteur Patience joue avec les limites en réussissant finalement à faire connaître sa bibliothèque dont il écrit laborieusement, 23 ans après l’ouverture, une brochure de présentation. Il fluctue sans cesse entre le refus de tout lecteur et la promotion. Il encourage les recherches de tous les employés comme le Dr Brecknock qui, « En vertu de son contrat annuel… consacrait deux jours par semaine à mettre à jour les catalogues, deux jours à faire de la recherche et un jour à passer l’aspirateur, en raison d’une pénurie temporaire de personnel d’entretien…» et qui engage une recherche sur « la poésie inédite par des poètes inédits au nom commençant par L : manque de chance ou manque de talent ? ». Avec une grande finesse le Dr Patience parvient finalement à publier l’unique catalogue achevé de la bibliothèque et à faire financer de somptuaires travaux par un mécène.

Enfin, l’auteur pose, sans avoir tout à fait l’air de prendre cela au sérieux, des questions de fond sur la littérature et la notoriété.

Il se débattait avec son habituel ennemi. Comment résumer la chose ? Le problème était, en partie, le suivant : quel était l’intérêt de la bibliothèque ? A quoi servaient-ils tous ? …au cœur de cette entreprise revenait une question obsédante, constamment ignorée : la littérature publiée avait-elle plus de valeur que la littérature impubliée ?   ..ou plus précisément comment différencier la littérature des non-maitres publiés et des non maitres non publiés qui avaient tous « un début faible, un milieu sans consistance et une fin inepte » ? Les projecteurs du marketing pouvaient transformer en succès de librairie n’importe quel roman pris au hasard dans sa bibliothèque » ou pour le dire plus durement « Après tout, pour reprendre un argument éculé, qui aurait publié l’Ulysse de James Joyce si l’auteur avait été une petite boulotte bigleuse en robe de chambre au nom inconnu de Brenda Wilkins ?

Irving Finkel

Irving Finkel est conservateur au Département du Moyen-Orient du British Museum de Londres, spécialiste de l’antique civilisation Mésopotamienne, en charge de la plus grande collection de tablettes d’argile cunéiformes du monde.

Ce roman est sa première œuvre de fiction.

Présentation de son travail de conservateur sur You tube

Son passage à La grande Librairie dans laquelle il nous apprend que ce sont les comptables qui ont inventé l’écriture

Irving Finkel nous apprend le cuneiforme

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