Fêter

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Qu’est-ce qu’on fête déjà ? Non je blague. Quoique de nos jours, sait-on jamais s’il sera longtemps possible de célébrer des fêtes traditionnelles ?

Ici, où elles sont quasi toutes d’origine religieuse, il ne faut pas que ça se voie trop. Par souci de non-discrimination on en rajoute donc de nouvelles (fêtes religieuses) en s’efforçant de ne pas trop mettre en avant les anciennes, sauf bien sur tous ceux qui aiment souffler sur les flammes (puisque le combat peut-être une fête, dit-on). Le plus souvent à fleuret moucheté (ou à coup d’arrêts du Conseil d’Etat) se mène une lutte entre l’histoire longue et les nouveaux éléments de langage, sérieusement compliquée par le capitalisme ( lequel ne s’en soucie pas encore assez pour ne pas nous couvrir de sapins, d’étoiles, de Rois mages et de crèches) et la résistance aux pressions religieuses d’où qu’elles viennent, mais un peu beaucoup lancées par nos islamistes qui, pourtant, ne semblent pas à la fête. Fêter c’est pas du gâteau vous dis-je (j’évite la buche, trop connotée). Frédéric Dard n’oserait plus dire « Mon Dieu, que votre volonté soit fête ! »

Avant les fêtes (car elles sont plusieurs), on les célèbre dans les bureaux où chacun ressort le sapin archivé depuis quelques années ou se lance dans de nouvelles idées décoratives (ainsi peut-on désormais coller des sapins sur les vitres sans difficulté et les enlever facilement.) On mange des choses assez indigestes sur une nappe en papier et on boit du champagne (ou des bulles chimiques) dans des gobelets en plastique. C’est aussi le moment où l’on fête le plus les promotions. Ou les départs. On fait fête à quelqu’un. On fait la quête, on écrit des cartes, on écoute des discours, on profite de la pause. On fait le pont.

L’intérêt des fêtes c’est en effet le repos. Le mot vient du latin festa dies, jour de fête. Le mot férié en dérive. C’est pourquoi la fête du travail est un jour de congé (en principe). Une fête est donc forcément limitée dans le temps.  Pour parler comme le spécialiste Jean Duvignaud, il s’agit de « s’engloutir dans le présent », ce qui impose de renoncer à « la durée où s’accumulent le savoir et les actions concertées humaines ». La fête est donc une sorte d’anéantissement périodique de la société, une chute dans le « puits sans fond du présent ». Bref, ce n’est pas tous les jours fête.

La preuve en est qu’avant les RTT, on mettait pour la fête ces fameux habits du dimanche, ceux que, selon François Morel, on achète un peu trop grands et qui deviennent très vite un peu trop courts. On en profitait pour danser, jouer et bien sûr festoyer, c’est-à-dire manger et boire sans trop de limites. En dehors de Noël, cette fête pour les petits bouts, les enfants restaient souvent perplexes, se demandant comment les adultes peuvent prétendre s’amuser en restant à table tout l’après-midi ou ce qu’il arrivait à leurs parents soudain confus et instables, rouges et étrangement joyeux. Devenus adolescents on s’engage dans les premières boums auxquelles les anniversaires ne nous ont pas vraiment préparés. J’ai déjà rappelé quelques souvenirs douloureux dans Danser mais il faut y ajouter cette angoisse partagée par les garçons et les filles, chacun à leur manière et dans leur coin. Ayant beaucoup pratiqué les coulisses, j’y ai passé du temps à consoler les copines qui faisaient du drama comme disent les jeunes aujourd’hui en avalant du valium (ça c’était à mon époque) et à trainer dans la salle de bains les garçons qui avaient avalé une bouteille de gin pour faire mâle. C’est pourquoi on était soulagé que les fêtes ne soient pas l’ordinaire.

Mais tout ceci est peut-être derrière nous estime  Frédéric Beigbeder car « dans une société hédoniste aussi superficielle que la nôtre, les citoyens du monde entier, ne s’intéressent qu’à une chose : la fête. (Le sexe et le fric étant, implicitement, inclus là-dedans : le fric permet la fête qui permet le sexe.) ». Il faut bien dire, sans voir du sexe partout, que nous allons de fête de quartier en fêtes des voisins et de fêtes de la musique en fête du livre comme nous allons d’une journée commémorative à l’autre.

Les fêtes publiques ou privées ont toujours eu un rendement politique important. Depuis le pain et les jeux des Romains en passant par Napoléon (« Il faut des fêtes bruyantes aux populations, les sots aiment le bruit, et la multitude c’est les sots. ») et les régimes totalitaires qui savent aligner de longues colonnes de Gai-Lurons, la fête est un atout du Pouvoir. Ceux qui croient en faire partie font bien de s’en méfier tout autant car l’ostentation permet d’afficher son rang mais aussi de constituer en obligés tous ceux qui en ont profité. Tout ceci fait l’affaire du commerce car les fêtes font vendre et venir le touriste. Dans la campagne que je fréquente depuis mon plus jeune âge, il ne passe plus de journée (d’été) sans fête ou festival. On peut même sur ce sujet noter la relative arriération du secteur au fait que la majorité de ces festivités soient des « fêtes de village » avec dépôt de gerbe au monument au mort et garburade[1] (la course au sac a hélas pratiquement disparu sans doute pour manque de conformité). L’Espagne a brillamment utilisé l’imagerie romantique de pays arriéré gaspillant son temps de travail en processions (souvenons-nous d’Astérix en Hispanie) pour devenir le pays de la fête, pardon de la fiesta !

Désormais il ne peut y avoir de fête, pardon de #fête sans publication sur les réseaux sociaux et particulièrement sur Facebook. Une fête sans publication est comme un fin souper en solitaire. Dès qu’elle se trouve sur Facebook, une fête devient un « événement » avec des groupes publics ou privés qui sont intéressés ou participent. Facebook peut aussi vous « aider » à fêter votre anniversaire en proposant à des amis d’organiser un événement. On peut ainsi se retrouver avec 50.000 invités au lieu de 30. Et tout le monde n’a pas un château et un service d’ordre.

Mais ne soyons pas trouble-fête ! Où ferions nous la rencontre qui va changer notre vie sinon ? Bien sur, se rencontrer sur un banc d’amphi ou à la Bibliothèque Sainte Geneviève est plus digne mais c’est dans les fetes que l’on croise ceux à qui l’on n’a jamais affaire en temps ordinaire. Et c’est là que les garçons sympas peuvent encore (quand ils ont compris qu’ils peuvent vaincre les beaufs) faire le premier pas sans risquer le dépôt de plainte. Une fois cette formalité accomplie nous la rejouons sans cesse en agrémentant les relations professionnelles et les colloques de « moments festifs » au cours desquels on peut se retrouver à danser avec son chef et découvrir qu’il aime le tango (ou qu’on va pouvoir porter plainte). Bref, il n’y a pas de fête solitaire. Ni, en principe de fête triste et pour l’éviter, les funérailles ne sont pas considérées comme une fête, au grand regret de celui qui voulait qu’on rie et qu’on trinque « quand c’est qu’on le mettra dans le trou. »[2]

La fin des fêtes est toujours un peu sinistre. Certains la voient comme la fin de la jeunesse : « Quand y’a plus d’alcool sur le sol que dans les verres/C’est qu’il est l’heure de rentrer » comme chante Orelsan dans La fete est finie. On est triste comme un lendemain de fête. C’est ce qui permet à certains d’affirmer que la fête est très conservatrice car elle  met en scène l’éternel retour de l’ordre immuable. Mais attendons la suivante. Et tentons de démentir Michel Polac : « Ecrire n’est ce pas passer son temps à préparer un cadeau surprise pour une fête qui n’arrive pas ? ».

 

 

 

 

[1] Pour les non initiés la Garburade est un rendez-vous gastronomique, un championnat du monde de confection de la garbure qui se tient chaque année dans les Pyrénées Béarnaises le premier week-end de septembre. Mais qu’est ce que la garbure ? Il faut tout vous dire alors allons-y, c’est une soupe au chou, traditionnelle de la cuisine gasconne, avec des morceaux de légumes et souvent du confit de canard et des haricots blancs.
[2] Il s’agit bien sur de Jacques Brel

7 réflexions sur “Fêter

  1. Cette période de fin d’année constitue aussi le moment où les tensions se bombent à leur faîte, ce moment où les familles se réunissent sans envie, ce moment où tout éclate faute d’avoir su parler au cours de l’année. On peut se souhaiter « bonne année », les premiers jours de janvier, comme on le ferait lors de l’armistice, mais il faudrait que ces jours persistent dans la parole adressée à l’autre, une sorte de paix des braves installée au quotidien comme une résolution fixe et définitive.

    Par ailleurs, je préfère l’absurde d’un « Jour de fête » selon Tati, que le cynisme et l’exhibition des nuits de fête et d’ivresse de Beigbeder.

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