Neige

Villon_Francois_2

C’est à La Ballade des dames du temps jadis, le plus connu des poèmes de François Villon, que me fait toujours penser la neige. Et, comme la plupart d’entre vous, j’ai donc eu l’occasion d’y penser récemment.

Ainsi que l’indique son titre, le texte est une ballade, un poème de trois strophes de huit ou dix vers (huitains ou dizains) suivis d’un envoi, égal à une demi-strophe, ainsi nommé parce qu’il commence toujours par un aspostrophe[1] et s’adresse à une personne importante à qui le poème est en général dédié. Chacune des strophes se termine par un même vers : c’est le refrain.

Le poème reprend le thème traditionnel de l’ubi sunt[2]. Dès le premier vers, Villon pose à un interlocuteur imaginaire une question qui devient obsédante sur la destinée des dames « Dites-moi ?… Où est ?… Où est ?… Semblablement où est ?… Où sont-elles ? », question qu’il prolonge dans le refrain   : « Mais où sont les neiges d’antan ? ». Ce vers, d’après le théoricien de la littérature autrichien Leo Spitzer, doit posséder en soi « une certaine magie intrinsèque puisqu’une sorte de plébiscite français le range parmi les quatre ou cinq miracles de la poésie française ».

Mais, dans ce beau vers énigmatique, que signifie donc la neige ?  D’après l’interprétation classique c’est une métaphore de la fuite du temps, puisque la neige disparait avec le dégel, tout comme le corps avec la mort. Paul Verhuyck a récemment émis une nouvelle hypothèse suivant laquelle les « neiges d’antan » c’est-à-dire les neiges de l’an passé (Ante Annum) font référence à des statues de neige que Villon a pu voir dans les rues de la ville. Cette interprétation lui est venue de la découverte de la tradition, depuis le Moyen Âge, de réalisation de sculptures artistiquement ciselées dans la neige, représentant des personnages de la mythologie, de l’histoire biblique ou de la culture populaire installées dans les villes à Bruxelles, Anvers, Tournai, Arras ou Lille. Ces statues sont toujours réalisées au Japon ou au Canada. Paul Verhuyck s’interroge sur l’hiver ayant pu déclencher cette œuvre, écrite suivant les hypothèses entre 1456 et 1461 et situe l’inspiration de la ballade dans l’hiver 1457-1458, exceptionnellement sévère puisque le gel dura du 11 octobre à fin février et que l’on voyait rouler de lourds charriots sur les grands fleuves gelés, notamment la Seine.

Villon renouvelle ici la longue tradition littéraire religieuse et profane du ubi sunt, tant par cette métaphore mystérieuse de la neige, qu’en laissant sans réponse la question rhétorique, contrairement à la formule habituelle. Mercedes Boixareu souligne que la tonalité « musicale, sereine et lumineuse »  de cette ballade, après une série de poèmes très sombres, en fait, non pas une autre danse de la mort mais un ballet de belles femmes « bercées par une musique délicate, par ce carillon magique de rimes harmonieuses : pays-Thaïs-Heloÿs-Alis ; romaine-germaine ; on maine-seraine-souveraine ; estan-Buridan antan-antan-antan, et par la suggestion des noms propres en tant que sons et leur application à des dames si séduisantes. Grâce à un fil conducteur chronologique et à une construction thématique réfléchie, Villon fait apparaître petit à petit une galerie de portraits féminins de différentes époques, de moins en moins lointaines. Dans la première strophe il nomme des femmes de l’antiquité, historiques ou légendaires, qui se distinguèrent par leur beauté ; dans la deuxième, deux exemples de femmes réelles impliquées dans des histoires d’amour passionné, bien connues dans les milieux universitaires, et dans la troisième strophe il regroupe certaines femmes remarquables de l’histoire de France, citant en dernier lieu Jeanne d’Arc, contemporaine du poète ». (Mercedes Boixareu FIGURES FÉMININES DE L’HISTOIRE OCCIDENTALE DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE).

Le poème présente les traits de la langue mouvante du XVe siècle. Le moyen français pratiqué par Villon est une transition entre le vieux français et le français moderne. Une version en français moderne est reproduite à la fin de l’article.

Ballade des dames du temps jadis

Dites-moi où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ne Thais,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sus étang,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine.
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la très sage Hélois,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint Denis ?
Pour son amour eut cette essoyne.
Semblablement où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

La reine Blanche comme lys
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietris, Alis,
Haremburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brulèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souv’raine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince, n’enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Qu’à ce refrain ne vous ramène :
Mais où sont les neiges d’antan ?

Le Testament (connu aussi comme Le Grand Testament). La ballade des dames du temps jadis y précède La Ballade des seigneurs du temps jadis et La Ballade en vieil langage Françoys. Comme pour les autres pièces du recueil, le titre provient de l’édition de Clément Marot, Villon n’en ayant pas proposé.

François Villon (1431 – 1463)

Sa date de naissance est aussi incertaine que celle de sa mort. Orphelin, François de Montcorbier devient François Villon, du nom du chanoine qui l’a élevé. Très doué, il fait des études à la Sorbonne. Il est maître de la faculté des Arts dès 21 ans. À 24 ans, il tue un prêtre dans une rixe et s’enfuit de Paris. Amnistié, il doit de nouveau s’exiler un an plus tard après le cambriolage du collège de Navarre. Ponctuellement, il fréquente des cours princières, dont celle de René d’Anjou à Angers, où l’on apprécie la qualité de ses textes écrits en français. Il fréquente aussi la cour de Jean II de Bourbon à Moulins. Accueilli à la cour de Charles d’Orléans, le prince-poète, à Blois, il échoue à y faire carrière. Il mène alors une vie errante et misérable sur les routes. Emprisonné à Meung-sur-Loire, libéré à l’avènement de Louis XI, il revient à Paris après six ans d’absence. C’est là qu’il compose Le Testament. De nouveau arrêté dans une rixe, il est condamné à être pendu. Après appel, le Parlement casse le jugement et le bannit pour dix ans de la ville. Il a 31 ans. On perd alors totalement sa trace.

Villon connaît une célébrité immédiate. Le Lais, un long poème d’écolier, et Le Testament, son œuvre maîtresse, sont édités dès 1489. Villon aurait eu 59 ans. Trente-quatre éditions se succèdent jusqu’au milieu du XVIe siècle, dont celle de Clément Marot en 1533. Ensuite, comme toute la littérature médiévale, l’œuvre de Villon tombe dans l’oubli. Au début du XVIIIe siècle paraissent une édition à Paris en 1723 et une édition critique par Eusèbe de Laurrière et le R.P. du Cerceau à La Haye en 1744. Mais c’est l’époque romantique qui redécouvrira François Villon, avec les Œuvres de Maistre Villon en 1832 par l’abbé Prompsaut puis les Œuvres complètes en 1854 par Paul Lacroix. Dès lors, on considère Villon comme l’un des pères de la poésie lyrique française et le premier poète maudit.

Un article de la revue Philitt évoque la biographie récente « De moi, pauvre, je veux parler » (Albin Michel) écrite par la médiéviste Sophie Cassagnes-Brouquet.

Postérité du vers

Le refrain est  cité en 1508 dans Le livre de la Deablerie d’Eloy d’Amerval

Mais ou sont les nesges d’antan ?
Ilz sont passez, eulx et leurs jours.
Ilz sont bien loing, s’ilz vont tousjours.

Il l’est ensuite dans un pastiche de Théodore de Banville. Dans ses Odes funambulesques, il publie une Ballade des célébrités du temps jadis datée de novembre 1856 :

Ami, quelle déconfiture !
Tout s’en va, marchands d’orviétan
Et marchands de littérature :
Mais où sont les neiges d’antan !

La traduction anglaise couramment admise des Neiges d’antan par Dante Gabriel Rossetti transcrit ainsi le vers  «Where are the snows of yesteryear ? »

En 1961, dans Catch 22 de Joseph Heller, le principal protagoniste Yossarian, s’interroge à la cantonade: « where are the snowdens of yesteryear? » en référence à un événement concernant le dénommé Snowden.

En 1964, lors de plusieurs interviews, Bob Dylan admet avoir subi l’influence de François Villon. Dans son album The Times They Are a-Changin‘, un poème intitulé 11 OUTLINED EPITAPHS figure sur l’arrière de la pochette, d’un album n’en comportant que 10. On y trouve un détournement de la traduction précitée de Dante Gabriel Rossetti « Ah where are the forces of yesteryear ? ».

La violoniste compositeur et chef d’orchestre belge Eugene Ysaye a composé Les neiges d’Antan, opus 23 pour violon et orchestre

Et, bien sûr, Georges Brassens a chanté la ballade de Villon

Pour ceux qui veulent connaître un peu mieux ces dames du temps jadis, une petite présentation distrayante par Anne Costisella

Et enfin la version en français contemporain

Dites-moi, où et en quel pays
Est Flora, la belle romaine,
Alcibiade et Thaïs
Qui fut sa cousine germaine ?
Écho, qui parle quant on fait du bruit
Au-dessus d’une rivière ou d’un étang
Et eut une beauté surhumaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la très savante Héloïse
Pour qui fut émasculé puis se fit moine
Pierre Abélard à Saint-Denis ?
C’est pour son amour qu’il souffrit cette mutilation.
De même, où est la reine
Qui ordonna que Buridan
Fût enfermé dans un sac et jeté à la Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

La reine blanche comme un lys
Qui chantait comme une sirène,
Berthe au Grand Pied, Béatrice, Alix,
Erembourg qui gouverna le Maine,
Et Jeanne, la bonne lorraine
Que les Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-elles, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince, gardez-vous de demander, cette semaine
Ou cette année, où elles sont,
De crainte qu’on ne vous rappelle ce refrain :
Mais où sont les neiges d’antan ?

[1] L’apostrophe, du grec ἀποστροφή (apostrophê, « action de se détourner » ayant donné le mot apostropha en latin), est un procédé linguistique et stylistique permettant d’interpeller un destinataire dans le cours d’une phrase ou d’un texte
[2] « ubi sunt qui ante nos fuerunt? » signifiant « où sont passés ceux qui nous précédèrent ? ». Par extension, l’ubi sunt désigne un thème littéraire où l’auteur s’interroge sur la survie des grands personnages du passé qui sont morts, thème présent en particulier au Moyen Âge.

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