Gens

Antonio_Machado_por_Leandro_Oroz_(1925)

Je vois bien qu’il n’est pas raisonnable de ma part de rester aussi longtemps sans évoquer un poète espagnol. J’ai choisi Antonio Machado, connu sans être reconnu à sa haute valeur en France,  déjà cité dans la page A propos du blog.

Le mot que j’ai choisi rappellera à beaucoup les élections présidentielles puisqu’il a été choisi par Jean Luc Mélenchon pour s’adresser à nous. Ce qui est d’ailleurs un problème car je n’avais pas le sentiment qu’il s’adressait à moi, ou plus précisément j’avais le sentiment de ne pas faire partie des gens, sans savoir au juste pourquoi. Il y a ici un lien avec le poème de Machado, qui va bien au delà de l’usage du mot: Machado, devenu symbole du camp républicain espagnol pendant la guerre civile comme je l’évoquerai en fin d’article, peut aussi être vu, et c’est ainsi que je le vois, comme le symbole du désastre que fut cette guerre et de la façon dont elle a contraint les hommes à choisir la lutte à mort et non la politique, les idéologies et non la nuance.

Le poème n’a pas de titre mais le mot « gens » est bien présent et fait appel à l’un des thèmes  centraux de Machado : le peuple, c’est-à-dire, à ses yeux, « une multitude d’hommes qui craignent, désirent et espèrent à peu près les mêmes choses ». L’idée centrale est un hommage aux « braves gens » (buenas gentes), définis par opposition aux mauvaises gens (« sale engeance » dans la traduction française, mala gente en espagnol). Les mauvaises gens semblent appartenir à deux groupes : les « fiers et mélancoliques ivrognes à l’ombre noire » et les « cuistres » qui se « croient savants » parce qu’ils ne boivent pas « le vin des tavernes ». Machado se méfiait des cuistres et des imposteurs et se voulait humble : « Chaque fois que j’ai affaire à des hommes de la campagne, je pense à toutes les choses qu’ils savent et que nous ignorons et combien il leur importe peu de connaître tout ce que nous savons. » Les braves gens semblent être plus modestes –et ruraux-, avec leurs « quatre empans de terre », leur « vieille mule » mais ils sont surtout caractérisés par leur capacité à profiter de la vie avant la mort, ainsi que l’indique le dernier vers avec lequel on retrouve deux autres thèmes majeurs du poète : la mort et le temps.

Le poème en octosyllabes a des rimes irrégulières et de nombreuses assonances  que la traduction a su rendre (par exemple avec le vers « qui travaillent, passent et rêvent » (laboran, pasan y sueñan). Sa musicalité rythmée s’adapte parfaitement à ce monologue d’un voyageur qui semble avancer, traverser l’existence. Machado est un poète dit «  de la transparence  » du fait de la concision transparente de sa langue, naturellement classique, d’une musicalité mystérieuse dans sa simplicité.

J’ai connu beaucoup de chemins,
j’ai tracé beaucoup de sentiers,
navigué sur cent océans
et accosté à cent rivages.

Partout j’ai vu
des caravanes de tristesse,
de fiers et mélancoliques
ivrognes à l’ombre noire

et des cuistres, dans les coulisses,
qui regardent, se taisent et se croient
savants, car ils ne boivent pas
le vin des tavernes.

Sale engeance qui va cheminant
et empeste la terre…

Et partout j’ai vu
des gens qui dansent ou qui jouent,
quand ils le peuvent, et qui labourent
leurs quatre empans de terre.

Arrivent-ils quelque part,
jamais ils ne demandent où ils sont.
Quand ils vont cheminant, ils vont
sur le dos d’une vieille mule ;

ils ne connaissent point la hâte,
pas même quand c’est jour de fête.
S’il y a du vin, ils en boivent,
sinon ils boivent de l’eau fraîche.

Ce sont de braves gens qui vivent,
qui travaillent, passent et rêvent,
et qui un jour comme tant d’autres
reposent sous la terre.

Extrait de Solitudes,
traduction Sylvie Léger et Bernard Sesé (Poésie Gallimard)
He andado muchos caminos,
he abierto muchas veredas;
he navegado en cien mares,
y atracado en cien riberas.

En todas partes he visto
caravanas de tristeza,
soberbios y melancólicos
borrachos de sombra negra,

y pedantones al paño
que miran, callan, y piensan
que saben, porque no beben
el vino de las tabernas.

Mala gente que camina
y va apestando la tierra…

Y en todas partes he visto
gentes que danzan o juegan,
cuando pueden, y laboran
sus cuatro palmos de tierra.

Nunca, si llegan a un sitio,
preguntan a dónde llegan.
Cuando caminan, cabalgan
a lomos de mula vieja,

y no conocen la prisa
ni aun en los días de fiesta.
Donde hay vino, beben vino;
donde no hay vino, agua fresca.

Son buenas gentes que viven,
laboran, pasan y sueñan,
y en un día como tantos,
descansan bajo la tierra.

Antonio Machado (1875-1939)

Antonio Machado Ruiz est né à Séville le 26 juillet 1875 dans une famille libérale. La famille part à Madrid en 1883 où il publie ses premiers poèmes en 1901. Il voyage en France où il fut notamment traducteur aux éditions Garnier. C’est pendant cette période qu’il écrit Soledades, publié en 1903. Nommé professeur de français à Soria il y rencontre Léonor Izquierdo, âgée de 16 ans, dont il tombe follement amoureux et qu’il épouse en 1909. Lorsqu’elle meurt prématurément deux ans plus tard, Machado est brisé de douleur. Il se fait muter en Andalousie puis fonde une université populaire à Ségovie.

Machado est l’un des représentant de ceux qu’on appelle la «  génération de 98 »[1], qui s’interrogent sur les causes de la décadence de leur pays marquée par la défaite de 1898 contre les Etats-Unis et de la perte des colonies américaines. La grandeur espagnole a vécu, il faut la réinventer.

C’est un poète plein de contradictions : d’abord influencé par le modernisme, il s’en est rapidement éloigné ; très sensible aux coplas,  il devient un chantre de la Castille, dont il fait le creuset où doit se ressourcer l’Espagne dans son recueil Champs de Castille (1912).

Il publie aussi des écrits philosophiques (Juan de Mairena) et dans les années 1920 et 1930 de nombreuses pièces de théâtre avec son frère Manuel, lui aussi poète. Il est élu membre de l’Académie royale en 1927.

La guerre civile survient alors qu’il se trouve à Madrid, âgé de 61 ans.  Son frère Manuel  rejoint les nationalistes et Antonio soutient avec courage et détermination les républicains. Bien qu’ayant toute sa famille à charge (sa mère, son frère et la famille de ce dernier), il collabore à des journaux politiques, prononce des discours. Particulièrement choqué par l’assassinat de Federico Garcia Lorca, qu’il admirait comme poète et auquel le liait une grande amitié il écrit son indignation dans un poème fameux, intitulé «Le crime a eu lieu à Grenade». Par la bouche se son alter ego Juan de Mairena, il dira:

Si un jour vous devez prendre parti dans une lutte des classes, n’hésitez pas à vous placer du côté du peuple, car c’est le côté de l’Espagne, même si les drapeaux populaires arborent les devises les plus abstraites.

Dans son essai Les Armes et les Lettres : littérature et guerre d’Espagne (1936-1939), Andrès Trapiello raconte que les frères Machado incarnent à leur façon le drame de ces êtres déchirés par la furie des idéologies. Tous deux avant la guerre écrivaient et pensaient à peu près la même chose. Par la suite, ils semblent radicaliser leur engagement au point qu’Antonio signe un sonnet en hommage au pistolet de Lister, l’un des chefs militaires communistes, pendant que Manuel livre un sonnet en l’honneur de Franco. Cependant, ils restent discrets l’un sur l’autre et ne seront jamais ennemis. Le paradoxe est qu’Antonio qui, malgré son sonnet à Lister, se déclare non marxiste, adhère au parti communiste en 1938 et la fête organisée pour ce ralliement à Barcelone fut évoquée par le journaliste Carlos Sampelayo  comme une lugubre cérémonie, dont le poète, malade, semblait absent, perdu dans ses rêves, signant sans comprendre :

Il fut ensuite trimballé de-ci de-là, et l’on fit de la politique sur son nom et sa poésie. Mais quand arriva l’heure de courir, les communistes le laissèrent seul avec sa mère.

Antonio Machado quitte l’Espagne à la fin de la guerre avec sa mère, dans un train bondé, avant de traverser à pied la frontière jusqu’à Collioure où il mourut dans une auberge, le 22 février 1939, quelques jours avant sa mère.

Les jours précédents sa mort, Machado écrivait une préface à l’édition de discours de Manuel Azana, président de la République espagnole et un poème en alexandrins dont il n’acheva que le premier vers :  Estos dias azules y este sol de la infancia, “ Ces jours d’azur et ce soleil de l’enfance ”.

Son frère Manuel Machado, apprenant sa mort, se rend alors au cimetière dans une voiture officielle mise à disposition par le gouvernement nationaliste. Il rendra hommage à son frère dans un poème qui s’ouvre sur des vers d’Antonio: Peupliers du chemin tout blanc, peupliers du rivage !

 

Sources

Antonio Machado sur la site Esprits nomades, avec biographie, bibliographie etc

Fressard Jacques. Bernard Sesé, Antonio Machado (1875-1939). El hombre. El poeta. El pensador.. In: Bulletin Hispanique, tome 83, n°1-2, 1981. pp. 195-201;

Les Armes et les Lettres : littérature et guerre d’Espagne (1936-1939) d’Andrés Trapiello, traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur, La Table Ronde, 525 p., 24 €.

Fondation Antonio Machado à Collioure

Le poème chanté par Joan Manuel Serrat (En 1969, l’artiste espagnol Joan Manuel Serrat lui a dédié l’un de ses albums, intitulé Dedicado a Antonio Machado, poeta.)

 

La version chantée par Colette Magny

[1] Azorín, Pío Baroja, Angel Ganivet, Manuel et Antonio Machado, Ramiro de Maetzu, Miguel de Unamuno, Ramon del Valle-Inclán.

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3 réflexions sur “Gens

  1. Tu fais fort bien de rappeler à tes lecteurs l’existence de Machado (Antonio)! Et ce que tu en dis est juste. Il serait aussi très intéressant de situer sa poésie (hors toutes considérations biographiques) par rapport à des poètes populaires de droite de la fin du XIXe siècle, d’une part, et par rapport à ceux de la Generación del 27, tout particulièrement Alberti.

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour cette présentation, le poème dans la langue originale, et la traduction.
    Je deviens nostalgique pour quelque chose que je n’ai jamais connu en entendant parler de cette sagesse des gens de la campagne, par rapport à la sagesse des gens des villes…
    Oui, il m’arrive de penser que beaucoup de malheur arrive dans le monde parce que nous ne voulons pas comprendre que l’autre… a sa sagesse à lui, et qu’il y tient, et qu’elle lui est précieuse, et que même des fois, il aimerait bien nous faire voir la beauté, et le côté précieux de SA sagesse au lieu de recevoir la nôtre, bras ballant…même si nous voulons la lui fourguer gentiment, par bienveillance pour son bien.

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