Alzheimer

Mise en page 1

 

Le 23 mai dernier, j’ai assisté, à la Maison de la Poésie, à une présentation de la maison d’édition Bleu autour.  Ce fut une belle découverte que ce projet éditorial qui fait la part belle au récit, à l’intime.

Parmi les auteurs présentés figurait Jean-Marie Borzeix, pour un livre intitulé « L’homme qui aimait les arbres ». Touchée par sa présentation et par les lectures d’extraits, j’ai acheté ce petit livre dont le sujet est la maladie d’Alzheimer du père de l’auteur. Nous avons tous des proches touchés d’une manière ou d’une autre par cette abominable maladie et il est toujours précieux comment un écrivain peut mettre en mots les pertes que nous endurons.

L’ouvrage me rappelle un peu celui de Jean-Michel Maulpoix que j’ai évoqué dans hirondelle. Mais si le poète évoquait le vieillissement, l’auteur travaille ici la maladie d’un parent. Il nous fait entrer directement au cœur de la maladie d’Alzheimer avec, dès la première page, ce père qui demande à son fils : « Mais qui est donc ton père ? ».

Cette interrogation est au cœur de l’une des grandes beautés de ce livre qui est de nous faire ressentir combien cette maladie relance et bouleverse le lien que nous avons avec nos parents. Jean-Marie Borzeix revient ainsi sur ce père autoritaire et redoutable qu’il a craint voire haï à l’adolescence, ce père qu’il accompagne ici jusqu’à la fin.

Une autre force du livre est de ne pas esquiver la difficulté à être témoin de sa propre déchéance, et celle des proches à y assister, mais aussi de restituer à son père sa personnalité, ce qui le différencie de tous les autres et l’extirpe une dernière fois de cette maladie dans laquelle tout semble se dissoudre, les liens entre les membres de la famille, l’individualité et le temps.

L’auteur nous fait alors parcourir le dehors et le paysage avec ce père amoureux de son terroir limousin et des cartes. Avec ce « coupeur de bois », qui « aime les arbres comme les paysans aiment leurs bêtes », il évoque aussi la disparition de la société rurale traditionnelle. Les arbres, les routes et les noms de lieux s’opposent à cet endroit dont le nom n’est même plus un mot, Ehpad, et au « salon funéraire qui vient d’être édifié au beau milieu de la nouvelle zone artisanale, à la sortie d’un de ces vastes carrefours giratoires qui font la fierté des édiles et qui appauvrissent le contribuable. A droite, la déchetterie, à gauche le salon funéraire, correct, propret, coquet, flanqué de bouquets de fleurs artificielles. »

Le dernier point saillant du père est son gout du jeu de mot. Cet amateur de calembours et de plaisanteries s’apostrophe «Va-t-en mon vieux ! ». Cet humour demeure presque jusqu’à la fin et  évoque la fameuse politesse du désespoir : « je me souviens à peine de l’enterrement de mon frère Alphonse. En tous cas, je ne me souviendrai pas du mien ».

Enfin le livre est un bel objet comme savent en réaliser les « petits » éditeurs.

L’auteur

Jean-Marie Borzeix, né à Bugeat (Corrèze) en 1941, a été journaliste («Combat», «Le Quotidien de Paris», «Les Nouvelles Littéraires»), directeur littéraire du Seuil, patron de France Culture et de «Télérama». Il a publié en 2006 Les carnets d’un francophone (éditions Bleu autour) et Jeudi Saint (Stock), une enquête autour de l’assassinat de quatre paysans fusillés par des soldats allemands dans le Limousin le 6 avril 1944,  écrite lors de ses fréquents allers-retours entre Paris et la Corrèze, pour rendre visite à son père.

 

6 réflexions sur “Alzheimer

  1. Bonjour Aline, j’ai lu grâce à votre article à son sujet le livre de Jean-Michel Maulpoix, que j’ai trouvé d’une magnifique sensibilité. Je pense que « L’homme qui aimait les arbres » devrait me plaire… Merci de partager vos découvertes, elles cheminent !

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  2. Il est remarquable que l’auteur mette en parallèle le délitement des liens intimes et la perte de repères de son père avec les transformations de son environnement familier (évolution du paysage rural et progression de l’urbanisation). Dans ce contexte, la construction d’un Ehpad, et d’un salon funéraire au milieu de nulle part apparaît révélatrice de la place que l’on accorde à la vieillesse et à la mort dans notre société. A travers de la « maladie » de son père, l’auteur semble aborder en filigrane les effets du temps qui passe.

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  3. Je note le livre pour notre bibliothèque pour la rentrée. Le sujet m’interpelle. Il peut m’interpeller… nous avons une proche dans une maison de retraite en région parisienne qui n’a pas la maladie d’Alzheimer, mais qui est démente. Nuance. C’est difficile de reconstruire comment elle pense, mais j’aime les défis, de toute façon, et il est bon de pouvoir garder des liens entre nous.
    Il me semble des fois que les liens en nous s’évanouissent de la même manière que les liens entre nous. Entre autre, parce qu’il me semble que notre société veut nous délier. Histoire de nous libérer ?
    Je n’aime pas le pseudo mot « ehpad ». Quand je peux, j’évite maintenant les mots que je n’aime pas du tout, en expliquant aux personnes avec qui je parle pourquoi je les contourne quand c’est possible. Il est intéressant de pouvoir contourner les mots des fois.

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