Poétesse

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A propos de « Les lointains de l’air» de Juan Manuel de Prada, Editions du Seuil, 2002. Titre original « Las esquinas del aire. En busca de Ana María Martínez Sagi », Planeta, 2000.

J’ai découvert récemment par hasard un remarquable écrivain espagnol et une poétesse oubliée. Une double humiliation ! Pour me trouver des excuses, disons qu’on ne cesse jamais d’apprendre, heureusement, et que cette poétesse a été oubliée comme beaucoup de poétesses, malheureusement, y compris par moi dans ce blog. Quand à l’écrivain, il est espagnol, ce qui est une première raison (car nous ne nous intéressons pas beaucoup à l’Espagne) et au surplus catholique et écrivant dans le journal de droite ABC. Œillères classiques de ceux qui lisent la presse de gauche et écoutent France culture.

Le livre, ainsi que le définit fort bien l’auteur, est une enquête biographique, un genre mieux défini d’après lui en anglais par le mot Quest[1]. Le fil directeur est donc la longue et souvent décourageante recherche de ce qui n’est au départ qu’un nom, retrouvé par hasard dans une publication de 1930.

Au fil de cette enquête et d’une écriture haletante, lucide et ironique, l’auteur parcours la vie littéraire de l’Espagne du XXe siècle, ses gloires éphémères, la lente disparition des auteurs regroupés en génération et l’angoissante masse de publications et d’archives dans lesquelles on est amené à fouiller pour faire resurgir le monde intellectuel d’une époque. Ce faisant, il se confronte au destin le plus fréquent du littérateur lorsqu’il est amené à servir d’intermédiaire pour vendre la bibliothèque d’un ancien chroniqueur réduit à la misère:

Avant d’immoler ces exemplaires uniques dans la librairie de Joaquín Tabares, je les portais chez moi, où je les dévorais pendant ces nuits d’insomnie au cours desquelles l’écrivain qui n’a jamais été édité doit se livrer à une occupation quelconque pour ne pas tomber dans l’angoisse carnivore qui ronge sa résistance et le conduit à l’abattement. Dans ces livres, décombres d’une ruine glorieuse, je trouvais le baume spirituel nécessaire au néophyte et aussi la dose de scepticisme salutaire qui fortifie toute vocation littéraire en nous prévenant que le destin de l’écriture-de toute écriture- est le mortier commun de l’oubli

Un entretien avec une poétesse catalane de dix-huit ans qui vient de publier un recueil intitulé Chemins attire son attention La poétesse serait aussi athlète « chevelure blonde, visage de statue, bars dorés par le soleil et la mer », « vierge du stade ». Elle s’inscrirait dans un courant poétique féminin comprenant Juana de Ibarbourou, Alfonsina Storni et Gabriela Mistral, mais la jeune poétesse semble refuser les ismes de l’avant gardisme et préférer évoquer son engagement aux côtés de la République.

La difficulté de la recherche réelle, sans cette superficialité « en ligne » qui est la nouvelle doxa, sans la paresse aussi, est en elle-même un très beau sujet qui ne peut que toucher une archiviste. Pendant longtemps l’équipe constituée de deux vendeurs de livres d’occasion, doute de l’existence même d’Ana María Martínez Sagi et il faut l’aide de Pere Gimferrer pour aboutir enfin.

La vie de cette femme et poétesse oubliée jusqu’à l’année 2000 est dessinée par la voix des autres, par sa poésie et enfin par sa version de son histoire merveilleusement retranscrite. Des illustrations donnent chair et corps à l’époque, prouvant avec éclat comment le moindre document peut, si on sait le lire, amener à un autre document puis un autre qui, finalement, amènent un monde entier.

Ce livre est remarquable aussi pour tous ceux qui souhaitent  connaître l’Espagne, tant sa vie littéraire et culturelle que sa vie politique, jusque dans la période qui précède la guerre civile et cette même guerre, évoquée d’une façon assez rare. Tout d’abord, il s’agit d’un point de vue féminin, et les débats entourant la question du vote des femmes ou de leur droit à faire du sport sont ainsi fort éclairants sur les lignes de clivages traversant la gauche et la droite. D’autre part, cette période est décrite sans la vision téléologique, propagandiste et convenue qui domine hélas les articles, écrits et documentaires sur le sujet.

Il pose bien entendu la question du féminisme, de la difficulté à exister comme femme dans un monde littéraire masculin et de celle, qui est l’un des objets de la quête, de l’homosexualité féminine, avec notamment la figure d’une écrivaine tout aussi oubliée du nom d’Elisabeth Mulder.

Enfin le style de Juan Manuel de Prada, qui embarque complètement le lecteur, passe sans aucune difficulté de l’émotion à l’ironie et se paye le luxe de souligner discrètement mais fermement le politiquement correct de notre époque, en apposant ainsi des parenthèses rectificatives des mots interdits

Sur la place poussiéreuse et parsemée d’arbres rachitiques qui donnaient à peine de l’ombre, il y avait une nuée de Maures (pardon, je voulais dire de Maghrébins)…Une Chinoise (pardon, je voulais dire une orientale) déambulait sur la place…

Son livre a révélé au public cette poétesse oubliée qui, en conséquence, ne l’est plus aujourd’hui et a même sa page wikipédia. Juan Manuel de Prada a depuis publié un recueil de ses poèmes et articles. Elle est décédée lorsque Juan Manuel de Prada publiait son livre.

Pour conclure, le poème d’Ana María  qui donne son titre au livre (en français)

VOIX PERDUE

Ma voix s’est perdue dans les lointains
de l’air et de l’oubli.
Dans un rêve moisi
et mort-né.
Elle est une autre celle qui impavide
court les chemins.
celle qui ouvre et ferme les portes
Et interprète les signes.
J’ai étranglé la lumière avec une tresse
de jours consumés.
J’ai enterré sans un cri
le cœur dans un pays bleu.
Ports et rivages
compatissants m’attendent.
girons fraternels
Et noms sans signification.
Tandis que je trébuche seule
avec un frisson de fleuve
les enclumes de mes échos
dans la rouille endormies
battent le silence
avec leurs noirs marteaux.
Douleur de ma voix morte
dans la chaleur violente des vivants.
La voix qui s’est perdue dans les lointains
de l’air et de l’oubli.

Pays de l’absence, 1938-1940

Juan Manuel de Prada

Il est né en 1970, à Baracaldo, en Biscaye. Il renonce à sa carrière d’avocat pour se consacrer à la littérature. Son premier livre, Coños (Cons), paraît en 1995 et rencontre un succès immédiat. La même année, il publie également un recueil de nouvelles, rassemblant de nouveaux textes aux côtés de quelques-unes des œuvres de sa jeunesse, sous le titre El silencio del patinador (Le silence du patineur) puis Las máscaras del héroe (Les masques du héros). C’est en 1997, avec La tempestad (La tempête), couronné par le Prix Planeta que le romancier se fait connaître du grand public. Son dernier livre, Morir bajo tu cielo (Mourir sous ton ciel), paru en Espagne en 2014 revient sur la période de la perte des Philippines par l’Espagne. Comme l’écrit Serge Raffy il trempe sa plume avec un génie frénétique dans la boue de l’Histoire.

Il est aussi éditorialiste du quotidien madrilène ABC, animateur (entre 2010 et 2013) d’une émission de télévision, Lágrimas en la lluvia, qui proposait des débats sur des thèmes politiques et culturels réunissant des invités d’horizons les plus divers. Il collabore occasionnellement à L’Osservatore Romano (il affirmait au début du pontificat actuel se sentir plus proche de la théologie de Benoît XVI mais en syntonie avec le positionnement anti-libéral au plan économique du pape François) ou à la petite (mais de très haute tenue intellectuelle) revue catholique Verbo, dirigée par son ami Miguel Ayuso.

Ses livres sont traduits en français par Gabriel Iaculli et publiés aux éditions du Seuil.

Pour aller plus loin

Juan Manuel de Prada, les masques de l’écrivain, Thierry Guinhut

Mourir sous ton ciel, de Juan Manuel de Prada : la force du destin

 

[1] Dont il cite un ouvrage majeur The Quest for Corvo de A.J.A. Symons

2 réflexions sur “Poétesse

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