Ave

Catherine_Pozzi_at_18

C’est la RATP qui m’a donné l’idée de ce mot en affichant un extrait de poème de Catherine Pozzi dans les rames de métro. C’était avant le virus, avant le confinement. Avant.

Maintenant que nous sommes ensemble, collectivement, confrontés à une forme de peur archaïque, à un tournant de notre vie, maintenant que nous devons retrouver l’essentiel et ce qui compte, pourquoi pas Catherine Pozzi, cette poétesse du nord de l’Italie, qui a beaucoup écrit sur la maladie et sur l’amour en puisant dans notre histoire, dans notre mémoire et dans ce qui reste de foi ?

Catherine Pozzi est l’une de nos plus grandes poétesses avec six textes publiés. Ça fait envie, ça impressionne. De son vivant, elle refuse que certains de ses poèmes soient édités et écrit le 20 novembre 1932 à Jean Paulhan, alors directeur de La Nouvelle Revue Française : « Je ne les aime pas assez pour leur laisser faire l’amour avec vos cent mille lecteurs ». Enfin, elle donne ces dernières instructions : « J’ai écrit VALE, AVE, MAYA, NOVA, SCOPOLAMINE, NYX. Je voudrais qu’on en fasse une plaquette ».

Le poème affiché dans le métro était Ave mais ces six textes se font écho, ils sont un tout. Chacun d’eux porte un titre significatif et s’entend comme sacré. Vale (adieu) et Ave (salut) sont des impératifs latins font figure d’invocation. Scopolamine fait référence aux substances psychotropes que Catherine Pozzi prenait pour soulager la douleur de sa maladie, et  Maya à une civilisation dont elle se sentait proche. Nova désigne l’étoile dont l’éclat sublime est l’ultime salut avant de s’éteindre. Ainsi vient la nuit, Nyx.

Emmanuel Carrère écrit, dans Le Royaume, que Catherine Pozzi est la rencontre entre  Simone Weil et Louise Labé. Comme la première, qui se considérait et est reconnue comme une mystique chrétienne, Catherine Pozzi, minée par le positivisme de l’époque   et   le   rationalisme   de   son   père mais ouverte aux enseignements religieux de sa grand-mère, a élaboré un panthéisme religieux,   s’intéressant   aux   rites   orphiques,   aux   enseignements bouddhiques,  au  catholicisme et  au protestantisme, héritage de sa famille. Ave apparait à Michel de Certeau comme un des grands textes de la mystique du siècle.  Et il est vrai que le mot Ave, issu du verbe ăvĕo («saluer») est utilisé  dans la prière Je vous salue Marie (Ave Maria en latin). Catherine Pozzi est proche de  Louise Labé par la forme de ses poèmes s’inspirant de la poésie amoureuse du XVIe siècle. Comme ces poètes qu’elle a étudiés de près, Pozzi place très haut les sentiments amoureux, sur une toile de fond philosophique. Elle tente de guérir ce que son contemporain T. S. Eliot a appelé la « dissociation de la sensibilité », la séparation de la pensée et des sentiments qui, selon lui, s’est installée au XVIIe siècle et « dont nous ne nous sommes jamais remis ». Elle aspire à l’intellectualité sensuelle des grands poètes d’amour italiens, en particulier Cavalcanti, Dante et Pétrarque.

Pour qui est écrit Ave ? Nombreux sont ceux qui considèrent que Catherine Pozzi l’écrit pour son amant Paul Valery, en qui, dès 1920, elle reconnait son alter ego. Quant à Paul Valéry il écrit dans son cahier:

Si  je  me  regarde  historiquement,  je  trouve  deux  événements  formidables  dans  ma  vie secrète. Un coup d’état en 1892 et quelque chose d’immense, d’illimité, d’incommensurable en 1920. J’ai lancé la foudre sur ce que j’étais en 1892. 28 ans après, elle est tombée sur moi –de tes lèvres, elle écrit  » J’ai peur de vos bras qui tout de suite ont la forme de mon âme  » .

Durant les huit années que  dure  cette  relation,  Catherine  a  le  sentiment d’approcher cet «absolu» rêvé de son adolescence, car le dialogue d’esprit à esprit entre les deux amants est total. Paul Valéry lui donne à lire ses cahiers qu’elle annote. Elle même lui donne à lire tout son journal. Tous deux lisent et annotent Dante qui, par un hasard de coïncidences familiales, appartient aussi bien à l’héritage culturel de Valéry qu’à celui de Pozzi, descendante, comme le poète montpelliérain, d’une famille de l’Italie du Nord, et, comme lui, française de deuxième génération.

D’autres cependant affirment que le poème s’adresse à André Fernet, auteur dramatique et romancier sous le pseudonyme d’André Fergan mais aussi pilote pendant la Première Guerre mondiale, qui a été abattu le 1er juin 1916, à l’âge de 29 ans. C’est à André Fernet qu’elle écrit, chaque premier janvier, dans son journal, à partir de 1916 une prière adressée à « Ma vie, mon esprit » ou encore « André, pareil à mon esprit ».

Publié pour la première fois en 1929, ce poème de forme fixe est très cadencé, notamment du fait que ses cinq strophes de cinq vers chacune se terminent sur un vers de quatre syllabes. Chaque strophe comprend la même structure de rime, le deuxième vers rime avec le dernier, et tous les autres riment ensemble. Enfin il commence et se termine par la même phrase : Très haut amour.

Les images et les associations de ce texte sont extrêmement fortes, bien qu’elle n’emploie aucun mot savant. Le mystère reste intact lecture après lecture. Catherine Pozzi s’adresse à un amour (réel ? imaginaire ? divin ?), elle imagine sa mort et son corps défait et pourtant cet amour refera avec elle, avec tout ce qui fut défait, Pour une étrange année/Un seul trésor.

Aucun Ave, ou salutation, n’existe sans son Vale, ou adieu et certains voient dans la coexistence des deux textes une référence à l’élégie de Catulle Ave atque vale, écrite à la mort de son frère. Catherine Pozzi constitue un diptyque similaire d’affirmation et de négation, de louange amoureuse et de reconnaissance de la disparition de l’amour. Le grand amour que tu m’as donné, écrit-elle dans Vale, le vent des jours a brisé ses rayons.

AVE

Très haut amour, s’il se peut que je meure
Sans avoir su d’où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,

Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour..

Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini,
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi,

Par l’univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor

Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage,
Cœur de l’esprit, ô centre du mirage
Très haut amour.

Catherine Pozzi 

 

Catherine Pozzi (1882-1934)

Fille d’un chirurgien, homme du monde et poète parnassien à ses heures, elle a grandi dans le Tout-Paris aristocratique et bourgeois de la fin du siècle dernier. A 26 ans elle épouse Edouard Bourdet, auteur de pièces de boulevard. Le couple se déchire mais ils ont ensemble un fils, Claude, en 1909. Quelques années après cette naissance, durant l’été 1912, apparaissent les symptômes de la tuberculose dont, déjà asthmatique, elle souffrira désormais jusqu’à sa mort. Fragilisée par la maladie et les frasques de son mari, auteur d’une pièce de théâtre inspirée de leur échec conjugal, Le Rubicon, elle prend ses distances.

En 1913, elle fait la connaissance d’André Fernet, auditeur au Conseil d’État, jeune auteur de deux pièces de théâtre, avec lequel elle vécut une relation amoureuse platonique et qui mourut pendant la guerre. Cette même année, elle commence à tenir son journal intime d’adulte. Puis vient la rencontre avec Paul Valéry, en 1920. Elle vit et travaille avec une conscience aigüe de sa mortalité, obligée à prendre des drogues pour soulager ses douleurs jusqu’à sa mort.

 

 

 

 

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