Inconnus

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Jules Supervielle en 1948. Harcourt.

Me voici dans la région des origines, les miennes et celles de Jules Supervielle, magnifique poète natif de Montevidéo mais originaire d’Oloron sainte-Marie, dans le Béarn. Je l’ai lu et relu depuis ma jeunesse et j’ai choisi de vous faire partager l’un de ces poèmes les plus connus, à propos du mot inconnus. Ce n’est pas le seul paradoxe de ce billet.

La poésie de Jules Supervielle est paradoxale. Elle dit souvent la part de mystère, d’inconnu qu’il y a en nous et dans le monde et elle est en même temps très claire (il ne supporte pas de n’être pas compris, n’ayant aucune ambition d’obscurité) :

Personnellement je suis un peu humilié quand une personne sensible ne comprend pas un de mes poèmes. Je me dis que ce doit être ma faute et je tourne et retourne mon poème pour voir d’où elle provient. Quand j’ai voulu dire quelque chose et pas autre chose, je tiens à ce qu’on saisisse exactement ma pensée.

Sa poésie nous parle d’une infinie tristesse mais elle cherche à réparer, à consoler. Ayant perdu très jeune ses deux parents, les premiers essais d’écriture du poète tentent de conjurer l’oubli et de consoler la perte. Sa première plaquette publiée à compte d’auteur, Brumes du passé s’ouvre sur ce texte « A la mémoire de mes parents »:

Il est deux êtres chers, deux êtres que j’adore,
Mais je ne les ai jamais vus,
Je les cherchais longtemps et je les cherche encore.
Ils ne sont plus… Ils ne sont plus…

Mais, au fil du temps, Supervielle devient de plus en plus un poète de la relation et de l’échange. Sa poésie est orientée vers un espoir. Il continue à faire du langage l’expression de la solitude, mais il se trouve peu à peu conduit à reconnaître que la finitude est précisément ce qu’il partage avec ses semblables, les « Amis inconnus ». L’amour même découvre dans la séparation sa raison d’être : l’écart, la distance continuent d’exister mais l’amour rapproche des « mains étrangères ». Paul Éluard lui écrivit un jour : « Vos poèmes m’aident à vivre ». Supervielle, dont la colère aurait pu prendre le pas sur la douceur, n’aura finalement de cesse de rendre hommage à la vie – titre de l’un de ses plus beaux poèmes -, et ce faisant d’apporter des raisons de vivre à ceux qui s’en cherchent indéfiniment. Cadou, Michaux, qui fut son proche ami, Jaccottet ou Maulpoix ont dit ce qu’ils devaient à celui qui leur avait permis d’échapper aux mirages « surréalisants » et de retrouver les vertus simples de l’amitié.

Supervielle fera aussi de sa vie entre la France et l’Uruguay, de son attachement à ce dernier pays, une source lui permettant d’universaliser son expérience, avec ses lectures de poètes comme Walt Whitman. C’est un poète de l’espace, des animaux, de la vie qui se poursuit hors de l’homme.

J’en viens aux amis inconnus. C’est un poème en alexandrins, hormis un vers de 8 syllabes, fortement mis en valeur dans la dernière strophe : « Et les mots inconsidérés ». Cette dernière strophe est d’ailleurs la plus rimée et elle entraîne le lecteur vers ce pardon, le pardon des souffrances subies des inconnus,

« Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés,
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues..»

Cette strophe achève un texte qui évoque d’abord les animaux, la nature, l’espace, pour en venir aux hommes, aux amis qui «vous naissent » et qui pourtant ne vous connaîtrons pas, que nous ne pourrions reconnaître qu’au mal qu’on leur aura fait, sans l’avoir voulu.

Les amis inconnus

Il vous naît un poisson qui se met à tourner
Tout de suite au plus noir d’une lampe profonde ,
Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,
Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux
Que ses sœurs de la nuit les étoiles muettes.

Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge,
En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.
Il vole sur les bois, se choisit une branche
Et s’y pose, on dirait qu’elle est comme les autres.

Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,
Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,
Et quelle peur les hante et les fait se hâter,
L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,
La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche
Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son cœur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,
Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,
Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles
« Si je croise jamais un des amis lointains
Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître ? »

Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés,
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues,
Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

 

Jules Supervielle ( 1884 – 1960 )

Il est né à Montevidéo, en Uruguay, de mère basque et de père béarnais fraîchement émigrés et propriétaires d’une banque. Alors qu’il a 8 mois, il est amené quelques semaines à Oloron Sainte Marie pour être présenté à la famille. C’est dans « Boire à la source » , ses confidences parues en 1933, que Jules raconte l’épisode dont il ne peut se souvenir : ses parents, dans une maison de campagne, boivent l’eau d’un robinet qui n’avait pas été ouvert depuis longtemps; ils s’effondrent quelques heures plus tard dans d’atroces convulsions. Empoisonnement au vert-de-gris ? Choléra ? On ne sait. D’abord recueilli par sa grand-mère maternelle au Pays basque, Supervielle s’en retourne à Montevideo avec son oncle en 1886 qui l’élève avec sa femme comme s’il était son propre fils.. À l’âge de neuf ans, le petit Jules apprend par hasard qu’il n’est que le fils adoptif de son oncle et sa tante.

Devenu adulte, le poète considérera toujours qu’il fut bien heureux d’avoir échappé à la folie : ou plutôt, de l’avoir frôlée en la domptant, et d’avoir choisi d’écrire. Mais avec tant d’oubli comment faire une rose / Avec tant de départs comment faire un retour ?.

Il publie son premier recueil important de poèmes « Débarcadères » en 1922, puis un roman, « L’Homme de la pampa ». Il se lie avec le grand poète autrichien Rainer Maria Rilke en 1925 et publie un des recueils poétiques majeurs du XXe siècle : « Gravitations ». Il devient l’ami intime de Jean Paulhan en 1927 et lui soumet désormais tous ses textes.

Marié avec une Uruguayenne, il voyage souvent entre la France et l’Uruguay. Homme de peu de dogmes, il ne fait pas de politique et ne paraît pas s’y intéresser outre mesure. Il est mobilisé pendant la Première Guerre mondiale et s’occupe de la censure postale où son don des langues fait merveille. Il contribue à l’arrestation de l’espionne Mata Hari, dont il intercepte un courrier écrit à l’encre sympathique. Il quitte la France au moment de la Seconde Guerre mondiale pour marier son fils en Uruguay et y restera bloqué pendant sept ans, contribuant de loin à la revue Fontaine qu’éditait Max-Pol Fouchet en Algérie, ainsi qu’à celle de Roger Caillois à Buenos Aires. Il écrit de nombreuses pièces de théâtre et continue par ailleurs des traductions (Guillen, Lorca, Shakespeare…) et recevra plusieurs prix littéraires tout au long de ces années de la maturité. En 1944, il fait une série de conférences à l’université de Montevideo sur la poésie française contemporaine. Sa santé se dégrade dans cette période. Il a de fréquentes arythmies, fait des séjours dans des maisons de repos, est condamné à cette « inaction qui nous prive de penser avec tout le corps », commence à se sentir mortel, impuissant face aux malheurs du monde qui l’atteignent indirectement puisque l’un de ses fils et son beau-fils, résistants, sont en danger en Europe. Enfin, la banque Supervielle fait faillite en 1940 et le poète est ruiné.

En 1946, Supervielle rentre en France et est nommé attaché culturel honoraire auprès de la légation d’Uruguay à Paris. Il publie alors son récit autobiographique intitulé « Boire à la source ». Il fait paraître son dernier recueil poétique, « Le Corps tragique » en 1959. Elu prince des poètes par ses pairs en 1960, il meurt le 17 mai dans son appartement parisien. Il est inhumé à Oloron-Sainte-Marie.

De 1966 à 1987, ses principaux recueils sont publiés aux éditions Gallimard. En 1996 ses « œuvres poétiques complètes » entrent dans la Bibliothèque de La Pléiade, avec 400 pages de notices et de notes, qui éclairent la genèse, la structure, les thèmes, les formes, la réception de chaque recueil, une publication, comme l’écrit Jean-Michel Maulpoix, vient consacrer tardivement l’un des poètes les plus importants de ce siècle, jusqu’alors plutôt délaissé par la critique, peut-être pour avoir voulu être « un conciliateur, un réconciliateur des poésies anciennes et modernes ».

Sources principales

Jean Michel Maulpoix : JULES SUPERVIELLE, LE RÉCONCILIATEUR

Adeline Baldacchino, Jules Supervielle, poète de la magie réparatrice

2 réflexions sur “Inconnus

  1. Merci de nous rappeler cet immense poète, je connaissais par coeur ce poème, je m’en récite encore des bribes. Il y a un texte en prose également, qui figure dans le volume paru chez Seghers dans les années soixante, qui m’avait fortement impressionné, le récit d’une première rencontre amoureuse.

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