Dieu

Cécile Coulon en dédicace (Soif de Lire, Strasbourg, novembre 2013) Jennifer Vorms Le Morvan

Nom commun ou nom propre, voici un mot beaucoup plus grand que la plupart, plus grand que nous, image d’espérance et d’autorité. Il est même devenu un sujet à manier avec des pincettes. Je n’ai d’ailleurs pas pu ajouter une étiquette avec Dieu en majuscule. Le nom propre Dieu est interdit. C’est pourtant le nom propre qui est le titre du poème de Cécile Coulon que j’ai choisi aujourd’hui. Il est extrait du recueil Les ronces.

Cela fait longtemps que je voulais publier un texte de cette jeune poétesse et romancière. Et celui-ci est assez révélateur, me semble-t-il, de la force de son œuvre.

Son œuvre est ancrée dans la mémoire

Je porte plus de fantômes que d’expériences de vie. Je pense que toute personne qui écrit un livre, quel que soit le domaine, a une sensibilité ou une hypersensibilité. Ou en tout cas, moi, j’ai la sensation d’être traversée par des émotions qui ne sont pas forcément les miennes […] Le fantôme, c’est l’assurance que la transmission existe.

Elle est aussi ancrée aussi dans un lieu, l’Auvergne

«Je n’ai pas de rêves de pays lointains, je suis comme un animal, comme le blaireau qui reste près de son terrier.» Cécile Coulon n’est engagée nulle part, ne milite pas. «Mon engagement, c’est peut-être de rester là où je suis. De m’en nourrir pour mes fictions, de défendre ma région, de dire cette chance que nous avons d’avoir des fermes autour de nous, des producteurs qui bossent pour vendre ce dont on a besoin pour prendre soin de soi et à moindre coût. Je milite en faisant ma part ici, pour dire que l’enclave n’est pas une injustice.»

La forme de ses poèmes enfin mêle le lyrisme le plus extrême, l’émotion la plus forte, au quotidien le plus prosaïque. Les textes semblent de la prose ? Non, ils mêlent des vers libres et des phrases narratives, qui racontent une histoire que l’on suit avec plaisir. Ces tranches de vies racontées, assez courtes pour être partagées d’un clic sur les réseaux sociaux sont sa marque de fabrique, puisqu’elle qui publie ses textes sur Facebook. Mais encore une fois ce n’est pas de la prose, il y a le rythme, le sens de la formule qui donne toute sa place au mot. Le vers libre donne de la respiration. On se surprend à le déclamer. Elle arrive à nous atteindre. A redonner de la poésie à nos vies, à rapprocher les deux univers du quotidien et du poème, d’une façon vraiment rare dans la poésie contemporaine.

Dieu est le sujet de ce poème ou plutôt ce qu’il reste en nous de ces émotions ressenties dans la religion, même si l’on ne croit pas en Dieu, comme l’écrit Cécile Coulon: Je ne crois pas en Dieu pourtant il reste une voix qui vibre/
dans ma poitrine comme une corde usée
. De l’enfance éblouie par la liberté à la jeunesse qui s’imagine capable d’accomplir de grandes choses, de la souffrance partagée au désir d’apporter le soulagement à un garçon de son sang (pour réchauffer ses mains, je demande à un ciel enflé d’oiseaux,/ pour lui, une surcroît d’existence heureuse, même/ si je sais que personne ne mérite les malheurs qui s’abattent/ ou les minutes joyeuses, je demande, pour lui,/ un apaisement provisoire, les restes d’ivresse naïve/ que d’autres, rassasiés, ont laissé là.), le poème donne sa voix à l’enfant qui s’adresse à ses parents, à des inconnus pour demander : comment fait-on pour vivre avec moins de bonté d’âme/ que ce qu’on a reçu ? La fin du poème, plus hachée, avec des vers plus courts, haletante peut-être, est à mes yeux mystérieuse. Peut-être comme Dieu.

Et vous, comment le lisez-vous ?

DIEU

Je ne crois pas en Dieu mais il y a des jours en moi
que je bénis tel un nouveau-né sous la main levée
d’un homme d’église. Des heures mélodieuses,
durant lesquelles j’arpentais ma liberté,
faussement acquise, et faussement rendue.
Je m’imaginais capable d’accomplir de grandes choses,
cette certitude me portait en des contrées
bleues, effrayantes d’arbres drus, de lacs
fins, aux flots agréables à l’œil et à l’oreille.
Personne ne m’avait appris qu’on ne peut vivre
en des moments que l’on a, alors qu’ils peinent
à s’éteindre, déjà perdus.
Je ne crois pas en Dieu mais il y a des jours en moi
que je bénis, en lesquels je trouve la force nécessaire
pour sécher mes sanglots et avancer jusqu’au prochain
rebord. Ce soir, la pluie bat sur les fenêtres, un serveur
Fume une cigarette sous un porche :
à la manière dont ses yeux se perdent dans les flaques grises
je sais qu’il pense à quelqu’un qu’il aime,
une vague d’inquiétude
passe à travers le mauvais temps,
puis il rentre, à deux pas,
sous l’enseigne d’un restaurant quelconque
où l’on sert des crevettes chaudes et du vin blanc,
il avance jusqu’à la table, contre la vitre,
où un homme seul déclare :
« Chaque vendredi soir
est une punition pour les âmes tristes. »
Je ne crois pas en Dieu mais lorsque je pense à ce garçon
de mon sang qui attend depuis des années une femme
qu’il adore, en pleurant plus de larmes qu’une ville
ne peut en contenir, en se levant chaque matin avec
le poids de son cœur, de sa honte, de son amour
pour réchauffer ses mains, je demande à un ciel enflé d’oiseaux,
pour lui, une surcroît d’existence heureuse, même
si je sais que personne ne mérite les malheurs qui s’abattent
ou les minutes joyeuses, je demande, pour lui,
un apaisement provisoire, les restes d’ivresse naïve
que d’autres, rassasiés, ont laissé là.
Je ne crois pas en Dieu mais il y a des erreurs que le temps,
les paroles des êtres fidèles, et l’orgueil des moments
importants
n’effacent pas. Je ne veux plus être pardonnée :
il est trop tard.
J’interroge mes parents, des inconnus :
comment fait-on pour vivre avec moins de bonté d’âme
que ce qu’on a reçu ?
Ils ne me répondent qu’avec des sourires graves,
qu’avec des gestes pleins de cette tendresse de celles et ceux
qui n’en peuvent plus.
Je ne m’appartiens pas ; je ne crois pas en Dieu mais je refuse
de vivre à moins d’un mètre du paradis. Lorsqu’on me demande
où je compte aller, je n’entends pas, puisque je suis déjà partie.
Je ne crois pas en Dieu pourtant il reste une voix qui vibre
dans ma poitrine comme une corde usée : alors, vaincue,
je m’enroule
dans des couleurs sombres, et je sens la chaleur,
la douce chaleur,
la dernière de toutes, passer sur moi, sans arrêter
sa course furieuse.
 

Cécile Coulon présentée sur le site Trames 

Elle est née en 1990 au milieu des volcans d’Auvergne. Elle grandit parmi des enregistrements de Tex Avery et des cassettes de Jean Ferrat et Simon et Garfunkel. En 2006, elle publie un premier texte dans une petite maison d’édition locale. Après avoir fait ses premières armes en région, elle est reçue, en 2009, aux Éditions Viviane Hamy, où elle restera jusqu’en 2018, publiant cinq romans, dont Le roi n’a pas sommeil (prix France Culture/Nouvel Observateur), et Trois saisons d’orage (prix des Libraires).
Étudiante en lettres modernes à l’Université Blaise Pascal, elle poursuit ses travaux de recherche sur le thème du sport et de la littérature française.
En 2018, elle publie son premier recueil de poèmes aux Éditions du Castor Astral, Les ronces, et reçoit le Prix Apollinaire, ainsi que le prix Révélations Poésie de la Société des Gens de Lettres. Plus de 10 000 exemplaires vendus – un chiffre rarement observé dans cette catégorie.
Cécile réside, joue aux cartes et s’entraîne au marathon à Clermont-Ferrand.
Son dernier roman Une bête au paradis paru à L’Iconoclaste en août 2019 a reçu le Prix littéraire Le Monde et a été élu le roman préféré des libraires.

J’ajoute qu’elle vient de publier un nouveau recueil de poèmes chez Le Castor Astral, Noir volcan, dont l’image énigmatique s’avère le vœu de l’auteur que chacun vive au pied de son propre volcan, dans la douce puissance d’un chez soi : « J’ai écrit ces poèmes pour que chaque lecteur puisse trouver son noir volcan, et s’y sentir chez lui. »

Pour aller plus loin

Pour une fois une vidéo sur Konbini

Sinon il faut attendre que le site des éditions du Castor Astral soit remis de l’incendie du data center et voici un lien sur « Les ronces »

5 réflexions sur “Dieu

  1. Merci Aline, pour ce beau poème. Cécile Coulon ne m’est pas inconnue, mais son lyrisme parfois me déborde ; ici, je trouve que la forme sert parfaitement le fond, avec une juste et sincère émotion. Je comprends que la fin puisse être mystérieuse, mais cependant je trouve ce poème limpide jusque dans ses méandres. Sans doute, son chant en surpasse-t-il pour moi les obscurités, et je les laisse volontiers sédimenter en attendant d’en comprendre (ou pas) les lumières 🙂

    J'aime

    • Merci pour ce commentaire qui me permet d’échanger un peu sur nos sensibilités. je suis tout à fait en accord avec vos remarques et réactions. C’est cette chaleur enroulée et ce passage qui me trouble et me laisse en suspens, mais ce n’est pas mal justement.
      J’espère que vous allez bien

      Aimé par 1 personne

  2. Si je ne laisse pas beaucoup de commentaires (je ne suis plus très présente sur WordPress, du moins plus régulièrement), je continue cependant à lire vos billets avec beaucoup d’intérêt 🙂 Je vais bien , autant que faire se peut, j’espère qu’il en est de même pour vous.

    Aimé par 1 personne

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