Iris

Louise Glück en 1977

Voici la troisième fleur de ce blog (après l’hortensia et la rose).

L’iris mérite bien un article mais c’est surtout pour moi l’occasion de découvrir et de vous faire découvrir une poétesse qui a reçu le prix Nobel de littérature 2020 « pour sa voix poétique incomparable qui, avec une beauté austère, rend l’existence individuelle universelle. » J’ignorais alors complètement son œuvre, mais je n’étais pas la seule : c’était la première fois qu’une œuvre est  récompensée par l’académie suédoise alors qu’elle est méconnue en France, ses textes n’étant pas traduits. Enfin, du coup, ça y est, les œuvres de Louise Glück sont traduites en français, ce qui m’a permis de les découvrir dans une belle édition bilingue chez Gallimard.

Le tire du poème, « L’iris sauvage » est aussi celui du recueil, composé avec peu de poèmes, chacun d’une page, comme souvent chez Louise Glück. Les poèmes décrivent une année dans et autour d’un jardin – à la fois son jardin dans le Vermont et un jardin allégorique-. Les plantes prononcent des poèmes qui portent leur nom ; la poétesse s’adresse à un Dieu créateur en dix-sept poèmes appelés « Matines » ou « Vêpres » ; dans des poèmes nommés avec le temps ou les saisons (« Clear Morning », « September Twilight »), le dieu du jardin répond.

Dans la mythologie grecque, Iris était fille de Thaumas, lui même fils de la Gaïa, divinité de la Terre, et de Pontos, personnification masculine de la Mer. Après la victoire des dieux de l’Olympe, Iris se charge de transmettre les messages divins aux mortels, faisant le lien entre le ciel et la terre. Hermès étant le messager privilégié de Zeus, elle se met, en particulier, au service d’Héra, la reine dont elle devint la favorite et à laquelle elle n’apportait jamais que de bonnes nouvelles. Iris symbolise l’arc en ciel qui unit la terre et le ciel et plus généralement les dieux et les hommes. Le mot a d’ailleurs longtemps été employé pour désigner l’arc-en-ciel et n’est associé à la fleur qu’à partir du XIIIe siècle, en raison de la coloration de ses pétales, aux reflets irisés.

Dans le poème de Louise Glück, l’iris  évoque la réincarnation, un retour de la mort à la vie. Le poème de vingt-trois vers est divisé en strophes inégales, d’une longueur d’une à cinq lignes. Il est écrit en vers libres. Les premières lignes forment une phrase, avec un enjambement (la phrase se poursuit après la césure) qui accentue le mystère. Qui parle ? L’orateur parle de souffrance et, au bout de celle-ci, d’une « porte ». Il semble que ce soit une fleur qui parle mais les mots font plutôt référence à un être humain (la douleur, la porte). La strophe suivante renforce l’idée de la fleur s’adressant aux hommes, avec leurs mots : « ce que tu appelles la mort ». Au fil du texte, se mêle le cycle de vie d’une fleur, qui reste sous la terre et renaît, et celui des hommes, dont la renaissance se fait par la voix (peut-être celle du poète): « je te dis dès que je pus de nouveau parler : tout ce qui/revient de l’oubli revient/pour trouver une voix ».

Les poèmes de Louise Gluck ne décrivent pas une plante, un lieu, mais l’évoquent de façon saisissante, comme cette fin du poème sur une fontaine dans laquelle on devine la couleur irisée de la fleur et, peut-être la référence à l’arc en ciel, présent aussi dans ce lien entre la mort et le retour. Très simple en apparence, mêlant des évocations lyriques et des annotations triviales, voire humoristiques, la poésie de Louise Glück est très riche en symboles, en références mythologiques parce qu’elle cherche à relier chaque moment d’une vie à l’universel de l’expérience et de l’histoire humaine. Elle convoque aussi la question de la mort et le rapport au temps, sans doute l’élément le plus fondamental, qui se manifeste avant tout à travers l’expérience de la répétition.

L’Iris sauvage est le premier poème du recueil et il fait écho aux « Lys blanc » du dernier poème : « Chut mon amour. Peu m’importe/le nombre d’étés qu’il me faut vivre pour revenir:/cet été, nous sommes entrés dans l’éternité. J’ai senti tes deux mains/m’enterrer pour libérer sa splendeur ».

L’Iris sauvage

Au bout de ma douleur
se trouvait une porte.

Écoute-moi attentivement : ce que tu appelles la mort
je m’en souviens.

Au-dessus de moi, des sons, le bruissement des branches de pin.
Ensuite, plus rien. La lumière pâle
du soleil vacilla sur l’espace aride.

Il est terrible de survivre
en tant que conscience
ensevelie dans la terre obscure.

Et puis ce fut tout : ce que tu crains, être
une âme, et incapable
de parler prenant brutalement fin, la terre âpre
se courbant quelque peu. Et ce que je crus être
des oiseaux se lançant dans de petits arbustes.

Toi qui ne te souviens pas
du passage depuis l’autre monde
je te le dis, je pouvais parler à nouveau : tout ce qui
revient de l’oubli revient 
pour trouver une voix :

du centre de ma vie surgit
une grande fontaine, des ombres
d’un bleu foncé sur l’azur de la mer.
The Wild iris

At the end of my suffering
there was a door.

Hear me out: that which you call death
I remember.

Overhead noises, branches of the pine shifting.
Then nothing. The weak sun
flickered over the dry surface.

It is terrible to survive
as consciousness
buried in the dark earth.

Then it was over: that which you fear, being
a soul and unable
ti speak, ending abruptly, the stiff earth
bending a little. Anwhat I took to be
birds darting in low shrubs.

You who do not remember
passage from the other world
I tell you I could speak again: whatever
returns from oblivion returns
to find a voice:

from the center of my life came
a great fountain, deep blue
shadows on azure seawater.

Louise Glück

Elle est née en 1943 à New York dans une famille juive hongroise. Elle vit à Cambridge dans le Massachusetts, et est professeure d’anglais à l’Université de Yale (Connecticut). En 1968, elle fait une entrée remarquée dans le monde littéraire avec Firstborn. Elle est alors repérée comme l’un des poètes les plus en vue de la littérature contemporaine américaine. Le poète Robert Hass dit d’elle que c’est l’« un des plus purs et plus aboutis poètes lyriques écrivant actuellement. »

Publications en français

 L’Iris sauvage » (The Wild Iris), de Louise Glück, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie Olivier, édition bilingue, Gallimard, « Du monde entier », 160 p., 17 €, numérique 12 €.

« Nuit de foi et de vertu » (Faithful and Virtuous Night), de Louise Glück, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Romain Benini, édition bilingue, Gallimard, « Du monde entier », 160 p., 17 €, numérique 12 €

Bibliographie poétique en anglais

Faithful and Virtuous Night (Farrar, Straus and Giroux, 2014)

Poems: 1962-2012 (Farrar, Straus, and Giroux, 2013)

A Village Life (Farrar, Straus, and Giroux, 2009)

Averno (Farrar, Straus, and Giroux, 2006)

The Seven Ages (Ecco Press, 2001)

Vita Nova (Ecco Press, 1999)

Meadowlands (Ecco Press, 1996)

The First Four Books of Poems (Ecco Press, 1995)

The Wild Iris (Ecco Press, 1992) ; Prix Pulitzer

Ararat (Ecco Press, 1990)

The Triumph of Achilles (Ecco Press, 1985)

Descending Figure (Ecco Press, 1980)

The Garden (Antaeus, 1976)

The House on Marshland (Ecco Press, 1975)

Firstborn (New American Library, 1968)

Louise Glück lisant The Wild Iris

Lre notamment La poésie de Louise Glück par Romain Benini, Esprit, avril 2021.

2 réflexions sur “Iris

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