Vent

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Emile Verhaeren par Félix Valloton (vers 1896)

Comment mieux l’évoquer qu’avec ce poème d’Emile Verhaeren ? Le mot est ici répété tout au long du poème, directement ou indirectement puisque, à l’instar du deuxième vers -« Voici le vent cornant novembre »- le poète a choisi le  mois dont le nom contient le son du mot vent : vɑ̃.

Ce long texte ( il compte 62 vers) est très rythmé et plein des sonorités du vent. Il est écrit dans le vers libre que pratiquait Verhaeren, caractéristique de certains poètes symbolistes[1], selon lesquels la libération du vers repose davantage sur un mélange de mesures conservées de la versification classique que sur le brouillage ou l’abandon total de la mesure. Dans ce texte, l’auteur n’utilise que des vers pairs, essentiellement des octosyllabes, ponctués par des vers plus courts, souvent de quatre ou deux syllabes qui isolent le mot essentiel : «Voici le vent », «Le vent ». L’octosyllabe, l’un des mètres les plus anciens et les plus utilisés dans la poésie classique de langue française, ne nécessite pas de césure mais ici le poète la place souvent au centre du vers, ce qui donne un rythme de base 4-4. Le poème peut donc être scandé, d’autant que les fréquentes répétitions accentuent le rythme et la musicalité. « Le vent sauvage de novembre » revient tout au long du poème tandis que toutes les strophes comptent deux vers pratiquement identiques comme « Sur la bruyère longue infiniment ».

L’octosyllabe est dit particulièrement musical du fait du retour fréquent de la rime. On retrouve ici des rimes, non systématiques, mais qui viennent renforcer l’effet hypnotique du texte. Les allitérations en v, f et ch (« Le vent rafle, le long de l’eau/ Les feuilles vertes des bouleaux »), qui imitent le souffle du vent renforcent l’évocation sonore : « cornant », « hurlant », « crient », « ballotent », « claquent », « grincent ». Ce rythme et ce souffle ont une tonalité sombre, car c’est l’hiver dans les campagnes, le froid et la mort sont associés à ce vent qui détruit, avec cette image du « moulin noir » « sinistre » qui « fauche le vent ».

Le poème est inséré dans le recueil Les Villages illusoires, paru en 1895,  qui, d’après Létitia Mouze:

témoigne d’une évolution du poète vers une poésie aux accents plus verlainiens et mélancoliques, où la rime, généralement respectée, est renforcée par de nombreux effets d’assonances et d’allitérations. La plupart des poèmes sont consacrés chacun à une figure emblématique de la vie villageoise d’antan (meunier, fossoyeur, forgeron, petite vieille…) élevée au rang d’allégorie : ces personnages aux traits intemporels valent avant tout comme des mythes et des symboles d’une vie que la modernité est en train de détruire. Comme dans les poèmes antérieurs, la mort, le vent, l’automne, la pluie, le soir, sont omniprésents, mais comme en sourdine, éloignés par l’impersonnalité du ton, et aussi par la plus grande brièveté des vers.[2]

Le vent

Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre,
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds battant les bourgs,
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent.
Aux citernes des fermes,
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort dans leurs mélancolies.

Le vent rafle, le long de l’eau,
Les feuilles vertes des bouleaux,
Le vent sauvage de Novembre;
Le vent mord dans les branches
Des nids d’oiseaux;
Le vent râpe du fer,
Et peigne au loin les avalanches,
– Rageusement – du vieil hiver,
Rageusement, le vent,

Le vent sauvage de Novembre.
Dans les étables lamentables
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitre et de papier.
– Le vent sauvage de Novembre! –
Sur sa hutte de gazon bistre,
De bas en haut, à travers airs,
De haut en bas, à coups d’éclairs,
Le moulin noir fauche, sinistre,
Le moulin noir fauche le vent,
Le vent,

Le vent sauvage de Novembre.
Les vieux chaumes à cropetons,
Autour de leurs clochers d’église,
Sont soulevés sur leurs bâtons;
Les vieux chaumes et leurs auvents
Claquent au vent,

Au vent sauvage de Novembre.
Les croix du cimetière étroit,
Les bras des morts que sont ces croix,
Tombent comme un grand vol,
Rabattu noir, contre le sol.
Le vent sauvage de Novembre,
Le vent,

L’avez-vous rencontré le vent,
Au carrefour des trois cents routes ;
L’avez-vous rencontré le vent,
Celui des peurs et des déroutes;
L’avez-vous vu cette nuit-là
Quand il jeta la lune à bas,
Et que, n’en pouvant plus,
Tous les villages vermoulus
Criaient comme des bêtes
Sous la tempête?

Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent hurlant.
Voici le vent cornant Novembre.

Émile Verhaeren
in Les Villages illusoires, Mercure de France (1895)

Émile Verhaeren (1855-1916)

Il est né en 1855 à Saint Amand, près d’Anvers, aux bords de l’Escaut (Belgique). Sa famille est assez aisée et il entreprend des études de droit à l’Université de Louvain. Il écrit ses premiers poèmes et fonde un journal. Stagiaire au barreau de Bruxelles, il collabore à La Jeune Belgique. Il s’intéresse aux questions sociales et s’engage dans les années 1890. Il publie articles et poèmes dans la presse libertaire, fonde avec des amis une section d’art à la maison du peuple.

Après une grave crise personnelle, à l’issue de laquelle il perd la foi, il rencontre et épouse Marthe Massin, peintre connue pour ses aquarelles, qui lui apporte l’espérance.

Proche du symbolisme[3] et notamment très sensible au travail de Walt Whitman, il cherche une poésie moderne, qui traite des questions sociales et du monde ouvrier. C’est ainsi que, dans Les villes tentaculaires, il évoque le déclin des campagnes et la réalité quotidienne du travail. Il est aussi un européen qui croit en une Europe réconciliée, dominée par les deux civilisations jugées supérieures de la France et de l’Allemagne, deux cultures très bien incarnées par la Belgique. Il se lie d’amitié avec des intellectuels ayant le même idéal et notamment son jeune admirateur et traducteur autrichien, Stefan Zweig (1881-1942).

Pourtant, cet idéal européen va s’écrouler en août 1914, au moment de la déclaration de guerre et surtout quand se répand le bruit d’atrocités allemandes en Belgique qu’il relaye dans  La Belgique sanglante (1915).  La violence et les excès de cet engagement ont raison de son amitié avec Zweig et le séparent aussi de Romain Rolland.

Verhaeren était un monument de son temps, une institution, souvent portraituré avec ses grandes moustaches, son noeud papillon rouge et son veston vermillon. Il disparaît tragiquement le 26 novembre 1916. Venu à Rouen l’avant-veille pour une conférence, porté en triomphe par ses admirateurs jusqu’au quai de la gare de Rouen, il tombe sous le train à la suite d’une bousculade.

Verhaeren aura une influence prépondérante sur une bonne part du Modernisme, ainsi que sur l’Unanimisme[4] et le Futurisme[5]. Cependant, si, aux environs de 1910, la jeunesse littéraire d’avant-garde se reconnaissait principalement dans son œuvre et celle de l’Américain Walt Whitman ils incarnaient un moment de la sensibilité et les générations suivantes, à commencer par celle qui sortira meurtrie de la guerre, s’en détourneront.

Longtemps récité dans les écoles il a quelque peu perdu de sa renommée, du moins hors de Belgique.

Sources et références

Musée Emile Verhaeren à Saint-Amand

Les villages illusoires Émile Verhaeren (Réédition) Choix de textes et postface de Christian Berg Espace Nord, 2016

Emile Verhaeren lit son poème Le vent

Notes

[1] V. Michel Murat, Le Vers libre, Paris, Champion, 2008.
[2] Cahier critiques de poésie, Émile Verhaeren : Les Villages illusoires, par Létitia Mouze

[3] Le symbolisme est un mouvement littéraire et artistique apparu en France, en Belgique et en Russie à la fin du XIXe siècle, en réaction au naturalisme et au mouvement parnassien. Le mot est proposé par Jean Moréas, qui utilise l’étymologie du mot « symbole » (« jeter ensemble ») pour désigner l’analogie que cette poésie souhaite établir entre l’Idée abstraite et l’image chargée de l’exprimer. Pour les symbolistes, le monde ne saurait se limiter à une apparence concrète réductible à la connaissance rationnelle. Il est un mystère à déchiffrer dans les correspondances qui frappent d’inanité le cloisonnement des sens : sons, couleurs, visions participent d’une même intuition qui fait du Poète une sorte de mage. En littérature, le mouvement du symbolisme trouve ses origines dans Les Fleurs du mal (1857) de Charles Baudelaire. L’esthétique symboliste fut développée par Stéphane Mallarmé et Paul Verlaine durant les années 1860 et 1870. Dans les années 1880, l’esthétique symboliste, s’étayant à travers une série de manifestes, attira une génération d’écrivains (source Wikipedia).
[4] doctrine littéraire conçue au début du XXe siècle par Jules Romains, selon laquelle l’écrivain doit exprimer la vie unanime et collective de l’âme des groupes humains et ne peindre l’individu que pris dans ses rapports sociaux. Voir la publication La Vie unanime en 1908, livre imprimé par les poètes du groupe de l’Abbaye (source Wikipedia).
[5] mouvement littéraire et artistique européen du début du XX e siècle (de 1909 à 1920), qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse (source Wikipédia).

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5 réflexions sur “Vent

  1. Pingback: Vent — lesensdesmots | Charentonneau

  2. Oui, merci Aline ! Superbe poème ! Très beau thème également… J’adore le vent qui « se déchire et se démembre » ! Ça me fait penser au plat pays de Jacques Brel quand le vent « s’écartèle et craque »…

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